En 2012, Ira Sachs livrait Keep the lights on, romance tumultueuse d’inspiration autobiographique, où se manifestaient déjà de grandes qualités de regard. L’amour, toujours, est au centre de Love is strange, mais de nature bien différente: après trente-neuf ans de vie commune, Ben (John Lighgow) et George (Alfred Molina) décident de se marier. Ils sont entrés dans une phase de sérénité où le rythme de chacun des deux s’est accordé, créant une mélodieuse harmonie après le temps des tumultes et des dissonances. Ce portrait de couple, auquel John Lithgow et Alfred Molina apportent la justesse de leur jeu, touche déjà de façon singulière.

Ben est peintre et George enseigne la musique dans un lycée catholique. Le couple à la solidité que rien ne semblait pouvoir altérer va se trouver, à cet âge avancé, confronté à l’adversité. Quand ils rentrent de voyage de noce, George apprend que son mariage avec un homme lui a valu d’être licencié du lycée. Ben et George ne peuvent alors plus se permettre d’occuper leur appartement new-yorkais et sont contraints de se séparer pour aller habiter chez des proches, en attendant une solution.

Autant Keep the lights on gardait la focale serrée sur un couple et ses déchirements, causés par la personnalité instable d’un des deux amants, autant Love is strange pratique l’art constant de la digression. C’est presque un film choral, même si le couple de Ben et George reste le noyau de l’intrigue. Dans la filmographie du cinéaste, ce nouveau film est l’éclaircie arrivant après les orages de l’opus précédent.

Prendre (une) position, ouvrir le champ, faire un pas de côté pour porter un regard englobant sur les êtres et les choses, c’est en somme la démarche que doivent prendre Ben et George, contraints à l’exil loin l’un de l’autre. Extirpés à leurs quotidiens, ils sont amenés à découvrir la vie de leurs proches sous un nouvel angle, pour en voir les aspects les plus négatifs, ceux qu’on n’exhibe pas dans les réunions de famille : contrariétés, fatigue du couple, disputes. Ben et George doivent trouver une place à occuper dans un espace qui n’était pas supposé les accueillir. C’est le cas particulièrement de Ben qui comprend bien vite la gêne qu’il cause et son statut d’intrus malgré lui : où se placer pour ne pas déranger, pour ne pas être malgré soi un œil indiscret sur la vie privée des gens ? Malgré sa douceur, le film n’esquive donc pas l’amertume et la cruauté des situations.

Les personnages secondaires sont nombreux du fait de la nature de l’histoire, mais ils existent toujours pour eux-mêmes et ne sauraient jamais se réduire à leur utilité pour la bonne progression du récit. Le temps est pris pour donner à chacun l’épaisseur suffisante afin d’en faire le personnage principal d’un autre film virtuel. Ainsi, les mondes que chacun porte avec lui peuvent continuer de se déployer dans un hors-champs rendu crédible. Le film ne porte pas le seul récit de Ben et George, mais aussi les récits de tous ceux qu’ils croisent, et qui seront plus ou moins développés. Au point que la question se pose du moment de la réunion de Ben et George à l’écran : quand celle-ci advient, magnifique, elle vient clore admirablement le temps riche d’enseignements de la séparation.

Que regarder ? C’est la question que se pose inlassablement un cinéaste (à supposer qu’il prétende faire, bien sûr, du cinéma): sur quoi se focaliser, que laisser hors champs ? C’est la qualité des réponses formulées dans le film qui déterminent, en définitive, sa beauté. Que filmer pour qu’un film soit une expérience augmentée, comparée à la lecture de son scénario ? Rappeler ces interrogations permet d’expliquer la valeur, mieux, la rareté d’un film comme Love is strange. Car la qualité du regard, elle s’y manifeste souvent : ainsi, c’est choisir de montrer seulement les pieds des amants qui dépassent sous les draps dans la lumière matinale, c’est laisser la caméra errer dans l’appartement alors que ses occupants dorment encore. C’est encore prendre le temps de se poser devant une fillette jouant Chopin au piano tandis que son prof se perd dans ses pensées. C’est épouser le regard du peintre quand il se perd dans le paysage new-yorkais.

Love is strange véhicule un souci de l’autre qui ne se réduit pas un vœu pieux mais qui s’accomplit par la mise en scène. Ce n’est pas un film militant dans le sens où l’homosexualité n’y est un problème que pour ceux qui veulent en faire un problème. Une séquence est particulièrement exemplaire de l’art de Sachs : George adresse une lettre aux parents d’élèves pour s’exprimer sur son licenciement. Son texte, humble et beau, est sans aigreur : il y explique qu’il n’a jamais caché son homosexualité et que celle-ci jusqu’à son mariage n’a pas posé de problème avec les parents, les élèves et le corps enseignant. Il s’interroge alors sur les conséquences que pourrait avoir le choix de la direction sur les choix des élèves : le mensonge leur paraîtrait-il plus bénéfique et faudrait-il renoncer à apparaître sous son vrai jour aux yeux des autres afin d’éviter des désagréments ? Pendant que le texte est dit en voix-off par George, Sachs ne filme ni sa main courant sur le papier, ni les parents découvrant la missive : il choisit plutôt de laisser sa caméra errer dans le lycée, montrant les élèves eux-mêmes, objets de la lettre et premiers concernés par les questions que se pose le personnage et qu’il partage avec les parents, il montre les individus en formation, errant dans la zone d’indétermination qu’est l’adolescence (et cela bien au-delà des seules interrogations sur la sexualité), portant chacun intérieurement leurs questionnements et incertitudes. Cette séquence est porteuse de bien plus de force que n’importe quel préchi-précha moralisateur. A l’heure où les questions sociétales font débat avec les dégâts qu’on peut imaginer sur les plus vulnérables, qu’un film formule une invitation cordiale à l’ouverture sur l’altérité avec autant de finesse, ça n’est pas rien. Cinématographiquement, c’est aussi la manifestation d’une grande intelligence dans la mise en rapport entre le sonore et le visuel, atteignant la complémentarité et non la redondance. Cette justesse du rapport est présente dans tout le film. Notamment, dans le choix de musiques de Chopin, qui dans les moments les plus dramatiques ne surlignent pas l’émotion (ça, c’est la machine autoritaire à la Dolan : « Soyez émus, sinon vous êtes un salaud »), mais la laissent advenir avec douceur.

« Garder la lumière allumée », c’était le titre du précédent film de Sachs, et ça pourrait être celui de l’ultime séquence : il faut passer le flambeau, s’assurer que le roulement est assuré. L’histoire d’amour de Ben et George a connu son dénouement naturel. Il y a un temps pour aimer, et un temps pour mourir. Les plus vieux ne quittent cependant pas la scène de la romance sans s’être assurés que les nouvelles générations étaient là pour occuper à leur tour les rôles. Avec l’ultime plan sur Joey, le jeune neveu de Ben filant sur son skate board vers le soleil, le film se conclut en formulant la promesse de nouveaux récits, de nouvelles histoires d’amour.

Note: ★★★★★

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