Revoir aujourd’hui le TRON original de 1982 est une expérience paradoxale. Le film a en effet plutôt mal  vieilli visuellement, les effets spéciaux sont majoritairement obsolètes et la dynamique narrative souffre d’un scénario aux enjeux insuffisants. Les sujets des intelligences artificielles, des conflits entre l’humain et la machine et de la place de la technologie dans la société n’étaient en effet nouveaux ni au cinéma (cf. 2001, l’Odyssée de l’Espace), ni en littérature (Asimov…) et  le film finissait par se réduire à l’affrontement classique entre le bien et le mal (manichéisme signifié par  les couleurs rouge et bleu). Cependant, il faut bien reconnaître au film, en le restituant dans son époque, une grande audace et l’ambition de proposer un spectacle totalement inédit. S’éloignant des standards de la science-fiction de l’époque (le film d’anticipation avec Star Trek 2 ou Blade Runner, le divertissement familial lacrymal avec E.T. l’extra-terrestre, tous sortis en 1982), à un moment où l’électronique domestique et l’informatique grand public n’en sont qu’à leurs balbutiements, TRON est le premier film conçu quasi exclusivement par des ordinateurs. Il préfigure ainsi quasiment tout le cinéma d’animation en images de synthèse à venir en ouvrant la voie à Pixar et consorts, et s’impose comme le précurseur des films réalisés en CGI (Computer Generated Imagery).  C’est pour cela que TRON a acquis au fil des années le statut de film culte, d’autant plus que son personnage principal interprété par Jeff Bridges, programmateur de jeux vidéos,  est en quelque sorte l’ancêtre du geek, ce féru d’informatique et d’univers vidéos ludiques, devenu trente ans plus tard non plus un doux illuminé isolé mais bel et bien une cible marketing privilégiée.

C’est donc logiquement qu’une suite, même tardive, voit le jour presque trente ans après l’original. Si elle permet de mesurer les progrès en termes d’effets spéciaux accomplis dans l’intervalle, elle se devait surtout de relever plusieurs défis : s’intégrer dans un corpus désormais plus vaste (les mondes virtuels, Matrix…) et familier des spectateurs et des gamers tout en évitant l’écueil du film 100 % geek (c’est Disney qui produit et le studio ne peut pas se satisfaire d’un succès d’initiés à la Scott Pilgrim) et parvenir à actualiser la vision du monde informatique issue du premier opus en la prolongeant de façon plus complexe que celle du film de 1982. Le pari est-il réussi ?

Autant le dire tout net : d’un strict point de vue du spectacle, TRON L’HERITAGE est bel et bien la claque visuelle et sonore attendue. Un spectacle comme il est rarement donné l’occasion de voir et qui se justifie d’autant plus sur un grand écran. Pendant près d’une heure, le film file droit à une cadence interdisant tout temps mort, ne ménageant aucun répit. Le scénario, outre qu’il s’autorise de nombreux clins d’œil au film original (l’ouverture de la porte blindée), en reprend strictement les mêmes arcs narratifs : l’entrée dans le monde virtuel, la « disc battle », la course de « light cycles », l’évasion hors de l’arène des jeux, la route vers le bouclier (dans la version 1982) ou le portail (dans la séquelle), la destruction du programme ennemi (le MCP – CLU).  Le spectateur est certes en territoire connu, mais propulsé dans un univers totalement unique et immersif. Le design est époustouflant, jouant admirablement des surfaces et des reflets, du vide et des matières, de la gravité, du noir et de la lumière.

Le film est en outre dopé à l’énergie des beats syncopés de DAFT PUNK qui réussit à adapter son écriture musicale aux exigences des codes de la bande originale de film. Il en résulte un score hybride et ambitieux, où le groupe mixe rythmes electros et arrangements orchestraux monstrueux, sans jamais se laisser dépasser par la folie du projet, qui convoque alternativement les références à Giorgio Moroder, Hans Zimmer, Vangelis, John Williams. Oui, cette première heure de TRON L’HERITAGE est un pur bonheur correspondant aux attentes générées par les trailers successifs qui avaient posé la barre très haut. D’autant plus que le film véhicule un discours bienvenu sur les logiciels libres, les upgrades factices d’OS vendus  comme des bonds technologiques. En justifiant le téléchargement gratuit de programmes informatiques, Walt Disney aurait-il perdu la raison ?

Bien sûr que non. Si le studio ambitionne de proposer le plus sérieux concurrent à Avatar en terme d’immersion 3D dans un univers totalement virtuel, il a aussi bien retenu la leçon du film de James Cameron qui dit que pour obtenir le plus large succès commercial, il faut certes flatter le geek, mais surtout fédérer le public autour du divertissement familial. C’est ce schéma qu’emprunte Tron L’héritage dans sa seconde partie, à partir de la rencontre attendue de Flynn père et fils. Dès cet instant, le film ne cessera de tourner autour des relations filiales, du patriarcat et de la quête identitaire, récit d’apprentissage inversé où c’est le rejeton qui vient secouer les puces de son vieux papa new age, retranché dans son repère de gourou. Si le mouvement est ici prôné comme un remède à l’inertie et au renoncement, il ne mène malheureusement pas loin, le scénario suscitant un intérêt décroissant quand il lorgne sans vergogne du côté de la saga Star Wars (le « Je ne suis pas ton père » en forme de clin d’œil, un Jeff Bridges encapuchonné comme un double d’Obiwan Quenobi, l’armée de Clu qui rappelle d’autres « Clones ») et des Matrix (les isomorphes, l’aspect religieux et messianique, le patron de club galactique à la Lambert Wilson). Le film peine alors  à trouver sa porte de sortie, les atermoiements du récit (trahison, fuite, sacrifice final) n’aboutissant qu’à une morale convenue, attendue et finalement assez conservatrice et ruine les espoirs initiaux d’un spectacle strictement ludique et débarrassé des  habituels gimmicks disneyens.

Note: ★★☆☆☆