[Un heureux événement] Entretien avec Louise Bourgoin et Rémi Bezançon

Malin, Rémi Bezançon ! Le titre du film, son affiche, ses premiers teasers faisait planer sur « Un heureux événement » le soupçon d’un « Neuf Mois » bis à l’humour hétéro beauf qui aurait fait se gondoler de rire la France entière aux meilleures vannes vomitives liées à la grossesse. Mais de la même façon que l’heureux événement dans la vie d’un couple se transforme très vite en traumatisme cataclysmique, le simulacre de bonheur partagé par Louise Bourgoin et Pio Marmai sur le poster du film dissimule aussi habilement une réalité sur l’arrivée d’un enfant rarement montrée au cinéma, moins rose (ou bleue, si c’est un garçon) que celle véhiculée par l’imagerie d’Epinal qui y est associée. `

« Un heureux événement » ne se limite donc pas à un récit balisé de neuf mois chrono mais balaye une histoire qui va de la rencontre amoureuse au baby clash en passant par la case maternité qui fera sans doute réfléchir ceux qui envisagent sérieusement leur descendance et la longévité de leur couple. On faisait tout de même confiance à Rémi Bezançon sur la foi de ses deux précédents long métrages, « Ma vie en l’air » et « Le premier jour du reste de ta vie » où il manifestait la capacité à magnifier les sujets du quotidien, de l’intime, à faire de ses personnages des héros modernes, magnifiques et romanesques. Avec « Un heureux événement », il construit une œuvre globale, cohérente.

« Le premier jour du reste de ta vie » m’a donné envie de traiter de l’arrivée de l’enfant, dit Rémi Bezançon. Au début de ce film, le déclic qui provoque le bouleversement dans la famille est le départ du fils aîné. Ici, le bouleversement, c’est l’arrivée de l’enfant. « Un heureux événement » aurait pu être le deuxième film d’une trilogie mais ça ne me dérange pas que ce soit dans cet ordre là. « Le premier jour » se terminait sur un test de grossesse, là ça commence par un test de grossesse, c’est logique dans sa déconstruction. J’aime partir du quotidien pour le mettre à ma sauce, déraper, basculer, en faire quelque chose d’extraordinaire. Je cherchais avec ma co-scénariste, qui est aussi ma femme, une légitimité pour parler de la maternité car nous n’avons pas d’enfant. Le cinéma nous permettait de fantasmer là dessus. Le roman d’Eliette Abécassis repose sur des réflexions philosophiques, il traite surtout du rapport mère/ bébé, pas du couple. J’avais donc une grosse liberté d’adaptation ce qui m’allait très bien car je n’aurais pas pu adapter un roman très cinématographique.

« Un heureux événement » prend donc la forme de la chronique intimiste chère à son réalisateur qui croque une tranche de vie en rétablissant certaines vérités qui ne sont pas bonnes à dire. « Pourquoi personne ne m’a rien dit ?» s’interroge Barbara dans le film. Pourquoi personne ne parle de la difficulté d’être mère, de l’envie de vouloir renoncer, ne pas pouvoir y arriver, des difficultés à préserver son couple , d’avoir une sexualité après la naissance, maintenir une vie sociale ?

Ce serait faire l’autruche que de se dire que faire un enfant, ce n’est que du bonheur, confirme Rémi Bezançon. Le livre explique ça, ce qui a provoqué une grosse polémique à sa sortie. Mais Eliete Abécassis a reçu une tonne de courrier de femmes la remerciant de rétablir cette vérité. Elle a aussi reçu des lettres d’insultes car c’est un sujet tabou, dont on ne parle pas beaucoup. Le roman dit des choses qui sont habituellement tues. 25 % des couples se séparent dans la première année de l’enfant, c’est énorme ! Les psychologues appellent cela le baby clash. On peut fermer les yeux mais il faut accepter la réalité. Le film n’est cependant pas pessimiste, il n’empêchera personne de faire un enfant, il n’a pas ce pouvoir !

Dans « Un heureux événement », aucun détail physique n’est soustrait au regard du spectateur. La grossesse y est montrée dans tout ce qu’elle a de beau et de difficile à la fois, l’impression que son corps ne vous appartient plus, la douleur de l’accouchement, le besoin de se reconstruire une féminité. Louise Bourgoin interprète Barbara avec une grande vérité alors qu’elle même n’est pas maman. Elle passe avec beaucoup de justesse par tous les états de la grossesse, de l’euphorie à la tristesse, du bonheur à la détresse, sans fards ni artifices.

J’ai découvert les choses en même temps que Barbara, avoue Louise Bourgoin. Notamment l’allaitement. Certes j’avais une prothèse de faux seins, mais sous celle-ci, il y avait ma poitrine et je sentais les mouvements de succion d’un enfant de 2 kilos 5 qui avait à peine deux jours. C’était très troublant. Je me laissais dépasser sans cesse par les situations, ces enfants me ramenaient à la réalité. C’était imprévisible et donc difficile de s’abandonner dans la composition pure. N’ayant moi-même pas d’enfant, mon interprétation n’est pas un témoignage d’une maternité. Je ne vivais que des premières fois. Je connaissais des choses assez sommaires en ayant suivi les trois heures de cours payés par l’état concernant la façon d’allaiter, de laver son bébé et de souffler pendant l’accouchement. Mais je me suis aperçue en assistant à une dizaine d’accouchement en live que les mamans oubliaient tout ça très vite ! Cela m’a fait peur car je ne pensais pas que c’était aussi violent. Mais je veux jouer des rôles qui demandent un engagement total. On ne peux pas tricher, c’est très impudique. Mais je crois qu’un acteur ne doit pas être pudique.

Le film repose sur deux parties bien distinctes : l’avant et l’après, le rêve et la réalité, la théorie et la pratique. Barbara est une étudiante en philo qui vit dans les mots des grands auteurs : il faudra qu’elle jette sa thèse pour accéder à une vie d’adulte. Nicolas, son compagnon, est l’image de l’adulescent qui refuse de grandir, un geek qui lit des comics, a un job dans un vidéo club, joue à la console vidéo et peut soutenir une conversation d’une heure juste avec des dialogues de « Retour vers le futur » : il devra trouver un vrai travail en costume cravate pour subvenir aux besoins de sa petite famille. Rémi Bezançon passe d’une première partie très colorée à une photo presque délavée dans son deuxième acte.

Pour la première partie, confirme Rémi Bezançon, j’avais une idée très précise du cadre, des déplacements des acteurs à l’intérieur de celui-ci. J’ai laissé la seconde partie beaucoup plus libre, en filmant caméra à l’épaule. En même temps, le film est très liquide, y compris dans la musique de Sinclair. Mais on voulait aussi dès l’écriture une musique très rock, car avoir un enfant, c’est rock’n roll. On a voulu éviter les musiques trop douces, le côté berceuse, on a donc mis The Raconteurs, Mike Patton et The queen of the stone age.

Regard sans concession sur un couple dans la tourmente, « Un heureux événement » ne fonctionnerait pas aussi bien sans son duo d’acteurs principaux, Louise Bourgoin et Pio Marmai qui partagent une complicité manifeste. Il faut dire que le film touche au cœur du couple, dans ce qu’il a de plus intime, secret.

On s’est vus Pio [Marmai] et moi quelques mois avant le début du tournage, explique Louise Bourgoin, pour devenir ultra proches. C’était un devoir mais c’était très facile car il est très charmant. On a « emprunté » des enfants à des amis, on les a balladés dans des poussettes, on les a changés. On s’est dit : on va se faire photographier par des paparazzis, les gens vont se dire, « on a râté un épisode ! ». Heureusement qu’on a fait ça car je n’imaginais pas à quel point on aurait autant d’attente avec les enfants et si peu de prises. Il fallait être tout le temps prêts au moment voulu. Le troisième personnage, c’est le couple et il était important qu’on y croit, qu’ils soient complices. On s’est inventé un langage, des signes.

Si « Un heureux événement » n’a pas le souffle et l’émotion du précédent film de Rémi Bezançon, le film s’inscrit néanmoins dans une filmographie sincère et honnête, et déjoue suffisamment son postulat de départ pour ne pas tomber dans les clichés auxquels il était destiné.

Entretien réalisé le 2 septembre 2011 à Toulouse

Note: ★★½☆☆