Camille – Ilo Veyou (EMI)

Au commencement, Camille, c’est le «cœur» forcement féminin du plus féminin des songwriters français : Jean-Louis Murat. Une voix nette, mais en retrait ou plutôt, que ce soit chez Murat, Manset ou Magic Malik, une voie en décalé.

En 2002, sort Le Sac des filles, album enfin solo. A l’écoute il est bancal, mais surtout frais et prometteur. Dans la playlist : Les ex, Un homme déserté et 1,2,3.

Le fil sort en 2005. Pour les albums c’est à nouveau la mode des concepts. Celui de Camille est bien vivant, plus chair que neurones. Le succès public est au rendez-vous. La vague grossit et c’est une série de concerts mémorables. Dans la playlist : Ta douleur, La jeune fille aux cheveux blancs et Au port. Cette playlist est cent fois démultipliée par les versions live de la tournée. Les titres plus faibles de l’album ont droit à une nouvelle naissance en public.

Le trou à musique ou plutôt Music Hole déboule en 2008. Mince, il est en anglais. C’est déstabilisant car, chez Camille, ce qu’on aime c’est la poésie rythmée… Cette langue française qui enfin ne fait qu’une avec la musique. Mais bon, Camille au niveau musical, elle assure quand même un max. Et puis, la tournée commence juste à la sortie de l’album. Nouveau raz de marée et nouveau paradoxe : l’album se vend mal mais la tournée est un triomphe total. Il n’y a rien a dire là-dessus, Camille c’est une artiste de scène. Quand on fait partie du public, on ne veut pas que la grand’messe païenne et loufoque s’arrête. La tournée, reprend quelques titres des albums précédents, mais font surtout vivre de supers nouveaux titres… ceux de ce Music Hole qui a du mal à trouver un salut dans les bacs. Playlist fantastique : Canards sauvages, Home is were it hurts et surtout le sublime Waves.

Et voilà que j’écoute Ilo Veyou… en avant première ! Sauf qu’il y a un un concert au Couvent des Recollets au début de ce mois, pour le présenter. Je n’y étais pas, mais vous pouvez lire sur ce même site la critique de Marc Gonnet.

Un concert de présentation début septembre et une vidéo sublime : Camille y chante l’Etourderie dans un sous-sol avec… un bambou sur la tête, accompagnée d’une seule guitare sèche. Etrangeté, fragilité et dépouillement seraient-ils les idées maitresses de l’album ?

A la première écoute, seule l’Etourderie interpelle. C’est du Camille que l’on connait avec de l’expérience en plus, une très jolie chanson maitrisée où les mots rebondissent sur la musique, tout comme il faut. Pour moi, sans doute la plus belle chanson de la toute jeune artiste. Pour le reste de l’album… il faudra une réécoute pour comprendre qu’elle s’amuse et qu’il faut nous aussi se laisser prendre au jeu. Les pépites nous sautent alors dans les mains… Ou plutôt dans les oreilles.

Allez allez allez est une chanson qui semble répondre à Gospel with no lord (Music Hole). Cela commence un peu comme un chant traditionnel de l’Est, puis se transforme au bout de quelques secondes en chant de galérien. Ruptures et éclats de voix délicieux.

Wet Boy chanté en anglais trouble par ses mots et son rythme. De quoi parle cette chanson ? Pour moi, d’un accouchement, mais je n’en suis pas tout-à-fait sûr. Si c’est le cas , c’est un très bel accouchement, le plus joli retranscrit en chanson.

Les cordes de Go Away sont magnifiques et la façon que la chanteuse a de faire claquer le go de «go away» peut donner des frissons. Contrairement à l’album Music Hole, les textes en anglais qui parsèment l’album tiennent debout, même sans musique. Sans musique, mais ce serait dommage pour ce bestiaire de la fuite.

Camille a longtemps fréquentée Jean-Louis Murat. Le berger est il un hommage ? En tout cas Camille épouse ici un des thèmes de prédilection de l’Auvergnat. Du moins au début puisque, très vite la chanson s’orientalise. La voix de Camille s’étire et le refrain en forme de sagesse semble s’élever au dessus de la baie d’Ha Long.

Il faut toujours une chanson ovnie dans un album. On est bien servi dans Ilo Veyou, avec La France. Un texte délirant pastichant les voix des chanteuses d’avant guerre (39-40 pour info !).

Ilo Veyo , qui donne son nom à l’album, est une sorte de photographie de la tournée de Music Hole. Le claquement des mots, la respiration et le rythme… tout ce qu’on aime de Camille sur scène, mais planqué dans un disque.

La piste plaisir… Pleasure justement… qui vient avant la maternité et l’accouchement. Couplets en français et refrain en anglais. Ici les deux langues ne se répondent pas. Les mots de molière glissent alors que ceux de Shakespeare cognent et entête. En gros, une définition du plaisir comme on aime…

Avec Banquet, on s’imagine entrer plus en avant dans le monde bon vivant de la chanteuse. Il n’en est rien. A ce banquet, la nourriture est amère et les convives ne sont pas venus de leur plein gré. La chanson dénote sur cet album au rythme quand même assez enlevé. Attention rupture amoureuse… prix de gros. Après son Camarade Cali, Camille elle aussi écrit une Xieme lettre à rapprocher du projet de Sophie Calle*.

Ce que l’on aime moins, ce sont les quelques chansons que l’on pourrait qualifier «d’exercices de style», comme Bubble Lady, Message (mon Dieu, Anne Sylvestre, sors de ce corps !) ou Mars is no fun.

Au niveau de la prise de son et du mixage, c’est la grande classe. Ilo Veyou est sans doute l’album le plus vivant des albums studio de Camille. La voix, les cordes, le piano et le tuba font vibrer les oreilles. C’est vrai que la chanteuse a pris soin d’enregistrer les chansons dans des atmosphères differentes (chapelles, abbayes…) et c’est le fantastique Raphael Jonin – qui avait déjà masterisé Le Fil en 2005 – qui homogénise ici encore l’album.

Camille est de ces artistes (comme feu Noir Desir, Bjork, Tricky ou Dyonisos) qui, malgré le succès restent exigents et se radicalisent. On savait la demoiselle (nouvellement maman) très bonne muscienne. Avec cet album on est aussi bluffé par l’écriture.

Ilo Veyou est un grand album malgré quelques chansons dont on peut se passer.

Ilo Veyou : Goa ndbu yit

*Prenez soin de vous (2007) : ayant reçu un courriel de rupture, SC invite 107 femmes, plus ou moins connues du grand public, mais ayant une notoriété dans leur domaine (avocate, correctrice, danseuse, psychiatre, sportive olympique, exégète rabbinique, etc.), à faire un commentaire «professionnel» de ce courriel.

Note: ★★★★½