De bon matin3 minutes de lecture

Paul, la petite cinquantaine, est un cadre de banque à la carrière irréprochable. Embauché dans son entreprise il y a plus de 20 ans, il a su gravir les marches de la hiérarchie à force de travail et de «flair», comme il aime le dire. Un véritable salarié modèle qui décide pourtant, «de bon matin», d’occire à coup de balles 9 mm, ses deux principaux chefs…

Coup de folie ? Pulsion meurtrière subite ? Que nenni ! le film s’emploie justement à nous faire découvrir la complexe «fabrique de sentiments», non pas amoureux comme explorée précédemment dans le film éponyme de Jean-Marc Moutout, mais destructeurs, qui pousse ce banquier ordinaire à commettre ce geste extraordinaire.

Comment traduire la genèse de cette souffrance ? Une première lecture renverrait la faute à la nouvelle équipe managériale de la banque. Embauchée après la fameuse crise des «sub primes», elle a pour mission d’assainir la clientèle tout en augmentant la productivité et les profits. A coup de «tu» et de «nous», nos deux brillants managers bardés de diplômes commencent à réorganiser les services et à optimiser les flux monétaires et humains. Le responsable historique – et ami de Paul – est licencié. Notre banquier sera le prochain sur la liste : sa placardisation est en marche. La dépression arrive, les relations avec sa famille se tendent. Le tout est rythmé par des séances chez un psychiatre recommandé par… la médecine du travail.

Le destin est en marche et rien ne pourra le détourner de sa fin tragique : lorsque Paul croit pouvoir trouver une solution en quittant l’entreprise pour une autre, ces patrons lui font comprendre qu’il sert en cela leurs intérêts…

Mais la faute est-elle unilatérale ? Et si ces nouvelles conditions de travail n’étaient en fait que les révélateurs d’un mal-être enfoui depuis bien plus longtemps ? «La suractivité et la reconnaissance d’hier évitaient de me poser trop de questions», avoue Paul à son Psy.

En fait, Paul supporte mal l’homme qu’il est devenu. Il ne comprend que trop bien l’attitude crâne et jugeante de son fils sur ses états d’âme liés à une vulgaire «banque» (autant dire le diable ; pour ce jeune homme qui veut devenir journaliste). Comment lui en vouloir ? Il lui renvoie son propre dégoût de lui-même.

L’entreprise ne broie pas que les hommes, elle détruit aussi leurs rêves.

Pourtant que dire de la responsabilité de chacun dans ce constat ? Le silence complice et craintif des salariés de la banque devant la souffrance de leurs collègues est lourd de sens et nous met mal à l’aise. Qu’avons-nous finalement de pire à perdre devant la compromission du quotidien ? une maison, une femme ou bien notre âme ?

Et si finalement l’acte meurtrier de Paul n’était pas le dernier geste désespéré d’un homme qui recouvre enfin sa liberté ?

Entre doute et colère, soumission et révolte, Jean-Pierre Daroussin nous livre ici une interprétation juste et sincère de la douleur et – surtout – de son inacceptation si légitime.

On peut toutefois regretter les postures clichés des deux cadres assassinés. Leur cynisme très caricatural facilite le passage à l’acte de Paul et lui fournit, de plus, des circonstances atténuantes. Le recours à cette facilité dramatique et morale ne sert pas forcément la force du propos.

Après Violence des échanges en milieu tempéré réalisé en 2003, Jean-Marc Moutout signe de nouveau un film «engagé» sur le thème de l’entreprise qui détruit. Cet engagement va au-delà de la simple dénonciation de la dérive ploutocratique des puissances économiques. Il renvoie l’homme à ses propres responsabilités, il le met au centre de ce système qui n’hésite pas à exclure aussi ceux qui le servent le plus fidèlement.

Je ne peux donc que vous conseiller d’aller voir ce film : il vous évitera peut-être un jour de tuer votre patron.

Note: ★★★★☆