Le dragon Griaule, de Lucius Shepard (Editions Le Bélial’)4 minutes de lecture

En lisant la bibliographie complète de Lucius Shepard, on s’étonne de l’anonymat dans lequel est relégué l’auteur en France. Une incompréhension confortée par la lecture des six magnifiques textes qui composent ce gros volume de plus de 400 pages qu’est Le dragon Griaule, enfin publié aux éditions Bélial. Nouvelles, romans courts, novelas – appelez-les comme vous voulez – ce recueil prend comme contexte un pays lointain du Sud où un dragon de plus de deux kilomètres de long, pétrifié suite à un combat avec un magicien, fait désormais partie intégrante du paysage et continue de distiller son influence néfaste sur les habitants.

Mais que tous ceux qui sont allergiques à la fantasy se rassurent tout de suite ! Lucius Shepard avoue dans sa post-face détester lui-même les histoires de dragons, d’elfes et de fées. Le propos du livre se situe dans un ailleurs, plus ambitieux, qui touche à des questions d’ordre politique, sociologique, métaphysique, liées au libre arbitre, à la nature fondamentale de l’homme, à la violence, aux choix, à la superstition, à la religion. Tout cela porté par une écriture époustouflante, d’une puissance d’évocation très rare qui permet au lecteur d’imaginer sans aucun effort la richesse de détails de ce monde, sa végétation luxuriante, ses espèces animales inédites, son système de société.

Dans les deux premiers textes, L’homme qui peignit le dragon Griaule et La fille du chasseur d’écaille, Lucius Shepard bâtit le mythe en familiarisant le lecteur avec la vallée de Carbonale où gît le monstre endormi. Il nous le fait d’abord découvrir depuis l’extérieur, avec les efforts entrepris par les hommes pour le détruire en le recouvrant intégralement de peinture afin que les toxines l’empoisonnent définitivement. Puis de l’intérieur, à travers le voyage d’une jeune fille dans les antres de la bête, où elle sera amenée à croiser des créatures qui jouent le rôle de bactérie au sein de l’organisme et à découvrir sa propre place dans cet éco-système. Lucius Shepard déploie un vocabulaire ultra précis pour décrire l’anatomie du dragon, le sentiment immersif est total.

Coulé dans les conventions du roman noir, avec mystères, intrigues, complots, femmes fatales et twist final de rigueur, Le père des pierres se pose comme le texte qui s’apparente le plus à un exercice de style. Un avocat doit plaider la cause d’un lapidaire ayant assassiné le gourou d’une secte vouée au culte du dragon. L’assassin prétend que le meurtre a été commis alors que sa volonté était soumise à l’influence de Griaule. Scènes de procès, d’interrogatoires, enquêtes, ambiance nocturne… si la présence de Griaule et l’appartenance au genre fantastique sont moins manifestes, cette nouvelle n’en est pas moins cohérente dans l’ensemble du recueil car Lucius Shepard y aborde la question du libre arbitre et du culte religieux.

La maison du menteur et L’écaille de Taborin ont tous les deux pour objectif de conduire le lecteur vers la renaissance de Griaule. Dans le premier texte, un homme s’accouple avec l’incarnation humaine d’un dragon tandis que le deuxième se termine par le réveil de la créature, scène très spectaculaire de destructions massives, de panique de masses digne d’un film catastrophe à la Godzilla. Enfin, Le crâne constitue sans doute le plat de résistance du recueil. Contemporain, il se déroule dans un pays d’Amérique du Sud alternatif, le Temaguala (anagramme du Guatemala), placé sous le joug d’une dictature. Lucius Shepard y décrit sans concession la misère du peuple, les trafics de drogue, la violence.

Si chacune des nouvelles obéit à des formes variées et propose des thématiques différentes, l’impression générale, quand on referme le volume, est celle d’une cohérence totale et d’une progression subtilement construite. Mais surtout, on acquiert la certitude de tenir entre les mains un auteur immense, dont la puissance d’imagination et la qualité d’écriture (il convient de noter l’excellente traduction de Jean-Daniel Brèque) situent Lucius Shepard parmi les plus grands auteurs de sa génération. Et à l’issue de la lecture, on peut reposer Le dragon Griaule aux côtés de La horde du contrevent et Gagner la guerre, les deux derniers romans du genre (disons celui de l’imaginaire) à avoir marqué aussi considérablement nos esprits.

Note: ★★★★½