Dans la maison | Rencontre avec Fabrice Luchini

Mais pourquoi avoir dit « oui«  au projet du film ? Fabrice Luchini ne répond pas à la question. Ou plutôt si, il y répond, mais à sa façon. Il nous embarque dans de véritables discours, plaisante, pratique la digression… C’est sans fin. Au moment où on ne l’attendait plus, la réponse fuse à la rapidité d’une flèche. On était passé à autre chose et on y revient. Lui, revient, une fois de plus à Toulouse. Il joue parfois sur la scène Odyssud de Blagnac. Là, son arrivé était plutôt mouvementée. Dans la voiture de location aux vitres «fumées», il s’est fait traiter de bourgeois par un cycliste à l’allure d’un musicien, «un musicien-citoyen, vous voyez…», ajoute le comédien mi-amusé, mi-vexé. Perplexe, il l’est encore de s’être fait accoster par une dame dont il avait du mal à situer l’âge. La dame voulait lui faire la bise. Fabrice Luchini accepte et s’entend glisser à l’oreille «Moi aussi, j’ai 35 ans de psychanalyse !». Il ne s’en remet toujours pas.

«Jouer un prof… Moi qui ai quitté l’école à 13 ans et demi pour être apprenti coiffeur ! Je suis ce qu’on appelle un autodidacte. Mais je ne comprends pas le procès qu’on leur fait, aux profs [de français], de ne pas approfondir assez la littérature, le fait qu’ils ne vont pas assez au fond des choses quand il parlent des œuvres. Bon… Pivot disait que j’aurais été le prof dont il aurait rêvé. A la sortie du film, il y aura de grandes discussions sur le corps enseignant. Les profs vont discuter entre eux… Ils auront de moi la vision d’un prof un peu réac !». N’oublions pas que Michel Bouquet a été son premier mentor, lui prédisant qu’il deviendrait un grand acteur quand il sera un type normal. Une normalité revendiquée et qui reviendra sur le tapis. Mais là, il s’agissait de tracer un parallèle avec les relations tissées le long du tournage de Dans la maison, avec le jeune Ernst Umhauer. «J’ai tout joué pour lui, sur lui».

Un peu plus tard, on comprendra que c’est parce que c’était François Ozon lui-même qui le lui avait demandé, «et la caméra d’Ozon, c’est quelque chose ! ». Voilà un retour au grand écran inimaginable après le succès d’estime et commercial des Femmes du sixième étage. «C’est comme au casino. Quand on a raflé la mise, ce n’est peut-être pas la peine de s’éterniser». Ceci explique cela, car on sent Fabrice Luchini inquiet de la réaction du public, à la sortie en salles. Quand on lui rétorque que le film est très ludique et devrait plaire, le voilà rassuré. «Je n’avais pas envie d’y retourner, mais difficile de dire non au désir de l’autre». En l’occurrence le désir de François Ozon de réaliser l’adaptation de la pièce espagnole de Juan Mayorga, Le garçon du dernier rang. Dans le film, Luchini forme avec Kristin Scott Thomas «un couple à la Woody Allen, lui est un tragique et elle, c’est une ludique.C’est pour ça qu’il ne comprend rien à l’art contemporain. Quand elle lui montre les œuvres de sa galerie d’art, ma réplique – je ne suis pas sûr que ça se vende – est la seule improvisation du film. Je regrette juste de ne l’avoir pas prononcé plus à la Johnny.» Fabrice Luchini reprend son souffle et une gorgée de thé suffit à cela. La tasse sitôt reposée sans sa soucoupe, il recommence à s’agiter dans le canapé de velours rouge pour évoquer sa frustration de n’avoir pas correctement lu Jean de la Fontaine, sous la direction de Ozon. Réaction normale pour celui qui investit les salles de théâtre pour des lectures de la Fontaine et de Céline.

Céline… L’auteur qui compte, à plus d’un titre. «Un être abject, mais qui savait décrire la classe ouvrière comme personne d’autre. Quelques lignes de Céline suffisent à ridiculiser ce cinéma ouvriériste que je déteste, on se croirait en Union-Soviétique. Il disait que, quand il était étudiant, il connaissait tous les lieux de baise et qu’on a tout à apprendre du derrière. Je suis, moi aussi, un tracassé du périnée». Et nous voilà partis à le suivre dans ses fréquentations assidues des prostituées durant une quinzaine d’années, quand il débutait au théâtre. «Après les représentations, un petit massage avec finition manuelle. Je connaissais toutes les professionnelles de la goutte d’or, où je vis encore». Ce quartier deviendrait, selon lui, un repaire à bobos, qui font augmenter les prix de l’immobilier.

Le mot maudit est lâché. Ces bobos qui reflètent plus ou moins la fameuse classe moyenne illustrée dans le film de Ozon. «Mais il l’a rendue irréelle», affirme-t-il. Pour sa part, il s’estime normal et insiste lourdement sur ce terme, tant en référence aux propos de Michel Bouquet, que pour évoquer – comme souvent – qu’il n’est pas de gauche. Écorché Hollande, il embraye : «Je n’ai pas une nature foncièrement généreuse et merveilleuse comme un homme de gauche… Je suis un type normal, avec ses mesquineries» et poursuit par une dénonciation solennelle de «la dictature du sympatoche, de la convivialité, de la fête des voisins». De là à préférer l’attachement aux chiens, il n’y a qu’un pas, aussitôt franchi. Son rêve ? Acquérir la même petite bête à poils que Catherine Deneuve. Et Luchini d’exhiber la vidéo enregistrée sur son portable. On entend la voix de «la Deneuve», comme il la nomme, ainsi que la sienne appelant des bisous de Jack, le petit chien. On peut se pincer, ce n’est pas un rêve ! La réalité est pourtant que ce type normal, celui qui fait des papouilles au clebs de Catherine Deneuve, arrive du festival de Saint-Sébastien où Dans la Maison vient de recevoir la Coquille d’or du meilleur film et le prix du jury pour le meilleur scénario. Deux fois rien…

Propos recueillis le 29 septembre 2012 à Toulouse.

Dans la maison, actuellement en salles.