Entretien avec Dominique A8 minutes de lecture

Versatile Mag : La réédition de ta discographie intégrale, le nouvel album, un livre autobiographique, des concerts ambitieux, est-ce que tu as l’impression que l’année 2012 est particulière pour toi ?

Dominique A : C’est sûr que ça n’est pas tous les ans comme ça. 2012 est en effet une année particulière, mais on l’a senti venir dès janvier. Avec les vingt ans de La fossette, on a presque eu l’impression que c’était pour des raisons extérieures à la qualité du travail, une date anniversaire, une commémoration. Mais cette attention médiatique autour des rééditions, des concerts à Fouesnant et au Théâtre de la Ville a déroulé le tapis rouge pour la sortie de l’album en mars. Tout cela génère un discours, avec le risque de la surexposition mais c’était un vrai pari. On a voulu la jouer panzer division, ça créé une véritable dynamique. En 2007 aussi, Sur nos forces motrices, l’album live était sorti en même temps que Les sons cardinaux, un coffret d’inédits et un livre d’illustration et tout s’était très bien vendu. Donc le terrain était déjà préparé pour la sortie de Vers les lueurs qui est aussi un disque plus abordable, qui est passé à la radio. Pas uniquement sur France Inter où je suis diffusé traditionnellement, mais aussi sur Europe 1. Et puis d’un point de vue strictement pratique, les maisons de disque avaient peur des élections présidentielles et du coup, c’est plus simple de sortir un disque quand vous n’avez pas le dernier Biolay en face. Je me doutais qu’on allait parler davantage de Vers les lueurs.

Dans Mainstrean, tu évoques la popularité, comment tu te situes par rapport à cela, on dirait que le succès te met mal à l’aise ?

Franchement je suis beaucoup plus apaisé par rapport à cela que par le passé. Je goûte le succès pleinement. Je considère avoir toujours fait des concessions, on en fait tous tous les jours que ce soit dans sa vie personnelle ou professionnelle. Ce que je fais ne bouge pas, c’est ça le plus important. Après, le reste, ce ne sont que des aménagements, je me fais parfois violence mais j’ai déjà essayé de freiner des quatre fers par le passé en le regrettant. La récompense, c’est que des tas de gens viennent me voir pour la première fois en concert et sont touchés par la musique. Je ne veux pas jouer pour une chapelle. Quand j’écris un titre comme Rendez-nous la lumière, même si je sais que c’est la cartouche à jouer en premier et qu’elle va donner de la visibilité à l’album, je le fais sans machiavélisme aucun. On peut effectivement trouver que le texte est naïf, mais je le revendique depuis toujours. Des morceaux comme Les éoliennes, L’amour ou même Le courage des oiseaux ont aussi ce côté naïf, ce n’est pas nouveau. Je prends beaucoup de plaisir à les jouer sur scène. Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir alterner les émotions et de proposer des chansons plus mystérieuses comme Le convoi.

Et cette idée de la lumière, d’où vient-elle ? Elle s’est imposée au fur et à mesure ou tu avais déjà ce projet comme un fil rouge au départ ?

Non, je n’aime pas les concepts prédéfinis. Le motif de la lumière est venu au fur et à mesure, mais comme l’album est écrit dans une période assez réduite, il y a forcément des obsessions qui sont spécifiques à un moment donné qui apparaissent. Et là, il est devenu évident que quelque chose de type énergétique émergeait. Mais ça n’était pas voulu. On m’a fait remarquer aussi que dans L’horizon, c’était l’idée de la fuite qui revenait comme un leitmotiv, mais l’artiste n’a pas forcément le regard le plus juste sur ce qu’il écrit pour analyser ces choses-là. Par les lueurs, le dernier titre de l’album a en revanche été écrit pour boucler la boucle, et le titre du disque a aussi été choisi en fonction de cette thématique. C’est comme nommer un enfant : on ne sait pas si c’est le prénom qui détermine la personnalité ou l’inverse !

Au début, tu voulais enregistrer l’album dans les conditions du live, en résidence à Fouesnant, c’était ta note d’intention, non ? Pourquoi a-t-elle changé ?

C’est vrai que c’était ce que nous avions envisagé dès le départ, mais pour des raisons techniques et pratiques, nous n’avons pas pu le faire. Nous voulions au départ répéter en résidence dans la salle de l’Archipel à Fouesnant et enregistrer le disque lors de ces concerts et de ceux du Théâtre de la Ville. Mais il aurait fallu pour cela isoler chaque instrument avec des panneaux en plexiglas pour l’enregistrement et demander au public de ne pas applaudir. Ça aurait été un peu mortifère ! Nous avons donc choisi une solution intermédiaire, soit une session en studio très courte de six jours seulement pour conserver les conditions de l’urgence du live. Ensuite, nous avons pris notre temps pour mixer l’album à Bruxelles.

Et l’idée du quintet à vents, il y avait une volonté littéralement d’aérer ta musique, de lui donner une autre dimension ? 

L’idée du quintet à vent vient de ce que nous envisagions initialement, c’est à dire d’enregistrer l’album dans les conditions du live. Je voulais qu’il y ait beaucoup d’instruments sur scène, sans avoir à ajouter des musiciens additionnels par la suite. Avec David Euverte, qui a écrit tous les arrangements du quintet sur l’album, nous voulions aussi un certain équilibre en cinq/cinq. Et puis j’aime beaucoup les sonorités de la flûte, de la clarinette, du hautbois. Même si notre quintet n’a pas une forme classique dans sa composition, j’avais très envie de confronter ces vents à la guitare de Thomas Poli pour voir ce que ça donnerait. Et il y a dans l’album une certaine forme de ruralité, mais je ne voulais pas qu’il sonne folk.

Justement, l’album a ce côté très naturel et bucolique, dans ces textes et jusqu’à sa pochette. Jouer avec un quintet à vent était-il aussi le moyen de rendre la musique plus organique ?

J’ai passé tout l’été 2011 à la campagne, mon écriture s’est beaucoup imprégnée de ces images. J’ai voulu mettre en scène la nature soit en la suggérant soit de façon beaucoup plus directe. J’ai aussi essayé de traduire des paysages dans mes textes. Quand je pense à un texte, j’essaie aussi parfois de partir d’un mot que je n’ai jamais chanté pour changer de lexique et de vocabulaire. C’est un défi.

Dans Vers les lueurs, hormis le motif de la lumière, il y a aussi celui du dehors et du dedans. D’où vient cette idée de la claustration ?

Ah, ça c’est un thème que j’aime beaucoup ! L’idée de la confrontation entre l’état intérieur, intime et l’extérieur. C’est très naturel pour moi d’écrire sur ce sujet-là, même si je ne le contrôle pas vraiment. Le fait que la réalité n’est qu’une perception amène à se demander dans quelle mesure c’est vraiment la réalité…

Aujourd’hui, tu tournes sans la section à vent, tu as certainement dû ré-orchestrer certains titres, trouves-tu une autre énergie dans les morceaux de l’album quand ils sont joués à cinq ?

J’ai pris énormément de plaisir à jouer à dix sur scène, avec le quintet. J’espère que nous pourrons remettre ça prochainement. Là, nous venons de démarrer la tournée à cinq avec Thomas Poli à la guitare, Jeff Hallam à la basse, Sébastien Buffet à la batterie et David Euverte au piano. Sur la tournée précédente, nous avions atteint les limites de la formule à quatre musiciens, sans basse. Je me sens vraiment bien avec ces gens-là. Je ne suis directif que quand ça ne fonctionne pas mais j’aime rebondir sur les idées des autres. Je ne donne que les grands axes pour que ce soit plus ouvert, ça me permet de repérer les choses qui seront les plus bénéfiques pour la musique. Nous fonctionnons comme un vrai groupe, avec Sébastien et Jeff qui avaient déjà collaboré ensemble, cette complicité dans la section rythmique a été un assise inestimable en studio et maintenant en concert. Nous avons répété 32-33 morceaux pour la tournée. J’avais très envie de rejouer d’anciens titres, ceux que le public veut entendre et d’autres plus rares. Nous alternons les salles assises et debout. Je deviens sans doute vieux mais je préfère jouer devant un public assis désormais, je le trouve plus réceptif aux chansons atmosphériques que j’aime jouer.

Nous sommes encore en phase de rodage mais nous allons peut-être adapter le set en fonction du lieu. Ce sera moins rébarbatif car il faut avouer qu’en fin de tournée, il y a quand même une certaine lassitude à jouer tout le temps la même chose. Le 17 décembre, nous allons jouer une émission spéciale Musicorama en direct sur Europe 1. Je serai entouré d’invités qui sont aussi des gens que je connais et que j’apprécie humainement. C’est un véritable challenge car c’est à la fois une émission de radio avec 2 H 30 d’antenne et un vrai concert en forme de one shot. C’est toujours dans l’idée de rompre avec les chapelles. J’essaie de faire en sorte que les choses soient le plus abordable et le plus fluide pour les gens.

Propos recueillis le 20 octobre 2012

Dominique A en tournée dans toute la France

Vers les lueurs, disponible (Cinq7)

Note: ★★★★☆