Remarquable. Pourquoi se priver de le dire, ce livre est remarquable.

Lakhdar, le narrateur, ce jeune homme de Tanger ressemble à un aventurier malgré lui, un philosophe de la meilleure espèce. Les réflexions intenses qui se bousculent dans son esprit ne lui apportent aucune solution. La solution qui arrive, il la saisit et c’est généralement une fuite en avant, inéluctable, intègre.

Parce que l’émigration, Lakhdar ne l’imaginait pas une seconde, au début de ce récit. Ca ne correspondait pas à ses rêves, des rêves inaccessibles malgré leur modestie. Comme le rêve de se trouver entre les seins de Meryem, sa cousine. A dix-sept ans, quoi de plus normal. Il s’y fera pincer, d’ailleurs. Après la rouste, c’est la rue et puis la démerde, début d’un parcours qui lui fera tutoyer la misère, la mort, l’intégrisme et finalement, la fuite…

Nous sommes au cœur de l’actualité du moment. Les événements qu’évoque Mathias Enard dans son bouquin répondent au discours de l’environnement médiatique. Printemps arabe, crise économique, mouvements sociaux en Europe, religion, sexualité… Imprégnés de ces éléments, nous ne pouvons que déguster cette vision du narrateur qui traverse littéralement le tumulte avec le questionnement interne pour seule arme. Et donc, sans aucune défense.

Alors oui, il est question d’émigration, mais pas comme il est coutume de le lire. D’ailleurs Lakhdar porte un regard très distancié sur le sujet qui ne le concerne pas personnellement. Pour lui, tout ce qui suivra dans sa vie, ce sont les incidences d’un choix, celui de quitter définitivement le foyer familial. S’il étaitrevenu, quel aurait été le cours de sa vie ? Il n’est donc pas revenu et par la force des choses, il saisira les opportunités, fidèle à ses amours…

Les cheveux blancs salent ses vingt ans et accentuent l’acuité de son regard. «A la télévision, on voyait les manifestations en Egypte, en Tunisie, au Yémen, le soulèvement en Libye. C’est pas gagné, j’ai pensé. Le printemps arabe mon cul, ça va se terminer à coups de trique, coincés entre Dieu et l’enclume

Passée l’enfance, l’entrée dans l’âge adulte se colore de violence, de déceptions et d’observation. L’observation de ces corps retrouvés sur les côtes espagnoles, du côté d’Algésiras et du business que cela représente. Ces femmes, ces hommes surtout, échoués après avoir parcouru une distance en mer dont ils sont morts. Lakhdar les reconnaîtrait presque : «Le business de Marcelo Cruz avait été florissant ; pendant des années, c’était lui qui avait ramassé, stocké et rapatrié tous les corps des clandestins du Détroit, les noyés, les morts de peur ou d’hypothermie que la Guardia Civil ramassait sur les plages, de Cadix à Almeria. […] Quand on s’était assuré que le ou les pauvres types étaient bien crevés, le visage grisé par la mer, le corps gonflé, on appelait Marcelo Cruz».

Le refuge dans la fuite, aller plus loin. Arriver à Barcelone, s’approcher de Paris, espérer reconquérir le cœur de Judith et poursuivre la recherche de polars français… La lecture : la seule véritable évasion pour ce jeune homme qui le restera éternellement.

Il y a, dans Rue des voleurs, une absence totale de jugement et une présence constante d’humanisme qui suscite tant le plaisir de la lecture que l’intérêt pour une intrigue poignante. Prix Goncourt des étudiants de Beyrouth.

Rue des voleurs, de Mathias Enard, en librairie (Actes Sud)

Note: ★★★★★