Sortie des sentiers ô combien tortueux de ses romans, la star japonaise de l’écriture s’offre un voyage en métro de Tokyo. Murakami replonge en 1995 et fait revivre à nombre de victimes le moment de l’attentat au gaz sarin. La secte Aum en était l’auteur.

Étrange travail que celui-ci, un pavé de près de 600 pages qui mêle portraits écrits, témoignages ciselés, précisions historiques et vision personnelle du romancier. Pour le coup, deux parties composent le livre : Underground et Le lieu promis. D’ailleurs Underground distingue les adeptes de la secte meurtrière de ses victimes par une méthodologie d’interview radicalement différente.

Au-delà de l’aspect répétitif – les témoignages finissent par se ressembler -, l’intérêt se portera plus particulièrement sur l’analyse des faits et des enseignements que Murakami extrait de l’événement. On entre-là dans la mécanique fine de la psychologie dont l’auteur affirme vouloir s’éloigner. Malheureusement, ce ne sont que de « courts » passages submergés par le souci obsessionnel de ne trahir aucun des propos recueillis.

Globalement ficelé comme un documentaire, Underground distille ses informations et ses éclairages, presque vingt ans après. Pourtant la réaction à l’attentat et son traitement médiatique avaient poussé Murakami à entreprendre rapidement une tâche journalistique teintée, en terme de restitution, du regard et de la réflexion d’un romancier. Il n’y avait que dix mois entre l’événement et le démarrage des interviewes. Alors pourquoi tant de temps entre ce travail de fourmi et la publication finale ? La question reste entière, mais ce décalage est finalement pertinent. Parce que l’horrible fait divers – devenu un souvenir diffus et confus – revient opportunément sous les yeux, des yeux qui peuvent maintenant rester ouverts face à la mort de douze personnes et les ravages causés à 5 000 autres…

Reste que le « traitement » de l’affaire par Murakami, pour pointilleux qu’il soit, présente le désagrément d’un indéniable jugement porté sur certaines victimes. Elément particulièrement frappant au travers des portraits établis avant chaque témoignage, les propos de l’auteur vantent la sobriété, la frugalité, la conscience professionnelle. Malheur aux bons vivants !

Au détour de ces passages, la justification forcenée de Murakami, véritable étalage de valeurs morales, de l’innocence de ses pensées pendant l’interview d’une jolie jeune fille libérée, cette justification prouve tout le contraire de sa démonstration : «En pleine forme, volontaire, elle tire le maximum de la liberté qu’accorde le célibat. Avec des cheveux aux épaules, j’imagine qu’elle attire les garçons – et pour lever toute ambiguïté, je signale que sa mère a mon âge, si bien qu’elle est assez jeune pour être ma fille

Et alors ?

Note: ★★★½☆