L’inconnu du lac | Entretien avec Alain Guiraudie : « La grande ellipse cinématographique, c’est le sexe »

Primé à Cannes, dans le cadre de la sélection « Un certain regard » – prix du meilleur réalisateur -, L’inconnu du lac a fait grand bruit. Que ce soit pour l’histoire en elle-même ou pour les visuels (l’affiche était interdite dans quelques villes de France), les réactions furent vives. Au point que l’on en oublierait presque les critiques flatteuses quasi unanimes.

Que n’a-t-on pas entendu sur la dimension pornographique, sur le prosélytisme gay, sur la provocation ? C’est ce qui s’appelle rester à la surface. Du lac et du sujet, en fin de compte. Nulle critique, en revanche, des plans longuets des arbres dansant avec le vent. Une chose que ne choque pas et c’est encore heureux.

Au moins, nous sortons des sentiers battus de l’hypocrisie et c’est tout à l’honneur tant du réalisateur et que des comédiens qui réalisent-là une performance remarquable.

Un thriller implique au moins un meurtre. On s’y attend et nous restons dans la norme. Là où ça cloche, c’est que l’intrigue se déroule dans un lieu de drague et de consommation sexuelle pour hommes. Alain Guiraudie a résolument assumé le tout, un tout qui fait donc partie du film, sans ostentation néanmoins. On serait passé, sinon, dans un autre registre, celui du film X. Il s’agit ici d’intégrer dans le déroulement d’une période donnée (un été, au bord d’un lac) la dimension sexuelle, véritable vocation d’un lieu. Catherine Breillat avait en son temps pris cette direction. Ce n’est pas nouveau. On ne va pas jouer la stupéfaction à chaque fois.

 Interview d’Alain Guiraudie, scénariste et réalisateur

Versatile-Mag :L’inconnu du lac est le plus médiatisé de vos films, quel est votre sentiment à cet égard alors que vous avez décroché la récompense du meilleur réalisateur, dans la sélection «Un certain regard» ?

Alain Guiraudie : Cannes a beaucoup compté dans cette médiatisation. Ça signifie que les choses se mettent en place. Par rapport aux précédents, le dernier film est meilleur, plus rigoureux, plus équilibré, plus burlesque, plus précis, même en direction d’acteurs. Sans renier ce que j’ai fait précédemment !

Le propos est plus abouti et fait sortir du cercle de la cinéphilie. D’ailleurs L’inconnudu lac rencontre un beau succès à l’étranger, particulièrement en Australie. Preuve que l’étiquette « exotique«  du film français ne suffit pas. Et ça marche auprès du public…

V-M : Le film a-t-il une ambition pédagogique par rapport ce type de lieu, son fonctionnement, maintenant rendu public, presque de façon documentaire ?

AG : Non ! Je voulais parler de désir, de sexe, d’amour, de mort, en revenant à la réalité des choses, pour une bonne restitution de type, oui, documentaire. Même si je suis intéressé par le fait de montrer une singularité.

V-M : Selon vous, le cinéma est-il hypocrite ?

AG : La grande ellipse cinématographique, c’est le sexe. C’est bien cadré : d’un côté le sale, de l’autre, le grand cinéma plein de lyrisme. Pour moi, il est important de réunir les deux.

V-M : Pourriez-vous tout montrer ?

AG : Je vais tendre vers cela. Mais je connais mes limites, parce que je les ai atteintes en montrant une pénétration sans capote. Je suis davantage dans l’idée romantique : on y va à fond, dans la transgression, vers là où il y a le risque. Malheureusement, il y a une préoccupation qui s’atténue, celle du Sida. La question se pose alors.

V-M : Avez-vous imaginé plusieurs chutes ?

AG : J’ai fait un choix qui me convient. En fait, j’avais plusieurs fins en tête et j’en ai d’ailleurs tourné deux. La fin du film me convient parce qu’il y a une résolution finale, face à la solitude. C’est ça le plus angoissant, ce qui garde toute la tension. Si l’autre revenait, s’ils s’embrassaient et partaient ensemble, ce ne serait pas du tout la même chose.

V-M : Quelqu’un d’autre que vous à la prise de vue – en l’occurrence Claire Mathon – … Le résultat est-il conforme à ce que vous en attendiez ?

AG : Ah, mais ça fait partie des choses dont on discute beaucoup ! Il n’y a donc pas de surprises, sauf au montage… Là, je me dis «Ce comédien crève l’écran alors que l’autre est un peu plus faible». En fait, il y a aussi des choses qui se mettent en place toutes seules.

V-M : Quel a été le rôle des doublures ?

AG : Les doublures n’étaient là que pour les scènes de sexe. Il y avait l’espèce de chorégraphie des comédiens à l’image jusqu’à ce que ce soient les corps des doublures, pour le sexe. Excepté Franck et Michel qui se changeaient beaucoup, pour identifier les autres acteurs, dans le film, il fallait limiter les costumes pour qu’il soient vite reconnaissables : l’inspecteur avec la même chemise, Henri et ses deux polos…

Propos recueillis le 18 juin à Toulouse

L’inconnu du lac, actuellement en salles

Note: ★★★½☆