The Fall | Une rétrospective ou presque (1/3)

Re-Mit, sorti en mai 2013, est considéré officiellement comme étant le 30ème album studio de The Fall, un groupe de Manchester que beaucoup se plaisent à citer, parfois à encenser mais que, finalement, ils n’écoutent jamais. A la date d’aujourd’hui, la formation mancunienne a 37 ans au compteur. Parce que le groupe fut créé en 1976, en pleine période punk, et qu’il a traversé les époques pour passer allègrement le cap du millénaire, les professionnels de la critique, de façon rituelle, ne peuvent s’empêcher de saluer la sortie de chaque livraison, quasi annuelle. Une sorte de marronnier musical qui donne lieu à la même note pleine de déférence, un faire-part de respect à l’égard de leur longévité, de leur régularité et du joyeux bordel qu’ils gravent sur disque.

On a souvent présenté The Fall comme une petite entreprise artisanale, un groupe à géométrie variable, avec un gros turn-over, flanqué d’un tyran irascible en guise de patron de PME – je veux bien évidemment parler de Mark E. Smith, leur chanteur, qui, dans son registre, n’est pas moins charismatique que la célèbre Maggie Thatcher. Une représentation un peu schématique, certes, mais qui a le mérite d’être honnête. The Fall, effectivement, c’est 30 albums, 127 ouvriers dont la plupart ont été licenciés, 4 ou 5 cardiologues, et toujours pas de dépôt de bilan. Au royaume de l’éphémère et en pleine crise économique, on peut parler de tour de force, assurément. Ensuite, on en a déjà beaucoup dit, ici et là, sur le rendement du groupe, qui frôle le stakhanovisme, et sur la personnalité de Mark – zappaphile, fan de Can, lecteur de Camus et Lovecraft, des tendances graves au rockabilly, un penchant immodéré pour le whisky, Guignol’s Band et compagnie. On ne va pas vous refaire la bio, elle est dans tous les bons manuels scolaires. Trente albums cela dit, ça se fête, alors on avait d’abord pensé faire une rétrospective, un passage en revue, au peigne fin, de leur discographie. Là aussi, vous allez être déçus mais on a été obligés de renoncer. Pour cause de manque de moyens financiers. Recenser la totalité de leurs disques – albums, lives, maxis, split singles, sessions radio, bootlegs, pressages anglais, pressages américains et j’en passe – est un projet de trop grande envergure, quelque chose qui nécessite un gros budget, des moyens humains que nous n’avons pas et qui devrait donc être pris en charge par une équipe du CNRS – au moins – ou, à la rigueur, par la chaire d’histoire de Paris La Sorbonne. J’en ai parlé à Jérôme et je lui ai dit : « Laisse tomber. On va pas écrire une thèse. Faut se raisonner. »

Alors voilà, je vous fais le topo. Jérôme et moi, on s’y colle à deux. On ne va pas tomber dans le piège de la chronologie, non. On va vous faire ça sous forme de battle. En poussant des disques, au hasard, au gré des envies, et en livrant au passage deux ou trois vérités et quelques anecdotes sur The Fall et sur nous-mêmes. Car The Fall, pour nous, vous l’avez bien compris, n’est pas un groupe comme les autres. Certains se réfèrent sans cesse à Freud, d’autres à Jésus, et d’autres encore à Paris Hilton. Nous c’est plutôt à ces gens qui traînent à Manchester. Et qui font des disques dont chaque sillon gravé emporte quelques heures de nos vies.

Black Monk Theme Part One

Printemps 1993. Je roulais tranquille le long du canal quand j’aperçois un type en train de faire du stop. Je m’arrête, il monte, je l’emmène jusqu’à la gare. Une cassette de The Fall, Extricate, tournait dans l’autoradio. Le gars – treillis, blouson de cuir, rasé à blanc sur les côtés – me demande s’il s’agit bien de nos amis mancuniens. J’acquiesce et il me lâche : « Ouais, j’ai arrêté de les écouter après l’album Grotesque [1980, ndlr]. Ils sont devenus trop pop maintenant ». Bon… OK. La gare n’était pas trop loin. Tout allait pour le mieux… Il faut dire qu’il existe un petit malentendu pour certains par rapport à The Fall. Le groupe ayant émergé sur la scène punk, en compagnie des Buzzcocks et de Joy Division, on les a parfois associés à ce courant musical. A tort. Mark E. Smith s’est maintes fois exprimé à ce sujet et y a même consacré un certain nombre de morceaux plus ou moins sarcastiques. Il a toujours dit que Johnny Rotten n’était qu’un bouffon. Qu’il était hors de question pour le groupe de débarquer sur scène habillés commme des clowns. Et que même si The Fall pouvait se cantonner à deux accords 10 minutes durant, c’était justement une preuve supplémentaire qu’ils prenaient leur distance avec la meute. Point barre.

Black Monk Theme est une reprise des Monks, un groupe rock garage de légende (on leur consacrera une chronique une autre fois, promis). La version des Fall, ralentie et dépouillée, n’est rien d’autre qu’un riff syncopé répété et répété, érigé en dance music – un truc qui ferait danser n’importe qui, à commencer par les catatoniques. Les paroles (I hate you because you make make me hate you baby… / I hate you with a passion you know I do baby), véritable déclaration de haine, ont le mérite d’être claires, simples et précises. La contribution majeure vient surtout de la scansion de Mark, une sorte de bégaiement mauvais et narquois, une conjuration proférée comme un numéro de stand-up par un comique dévoyé. A se tordre de rire. Complètement taré. The Fall invente le style sado-burlesque et en plus ça fait danser. Accessoirement, je dédie ce morceau aux punks qui sont bloqués dans l’ascenseur, étage 77.

La chanson figure sur Extricate (1990), un album parfois décrié par les fans, mais qui reste pour moi un must (avec quelques autres). C’est en écoutant la radio, un soir, que j’étais tombé sur le très classieux Chicago, Now ! Je suis allé acheter le disque dès le lendemain. En pleine période Madchester, les Fall sortaient un album racé, qui assimilait à la fois le son de cette époque et se permettait aussi des embardées improbables, empruntant aux Monks, à la house de Coldcut (Telephone Thing, clip ci-dessous), le tout enrobé de délires bruitistes à base de cordes et de hautbois. Mark y décoche des pop songs comme d’autres envoient des lettres à la Poste – par exemple Bill is dead, une mirifique ballade low-cost sur un vol de la Compagnie MDMA-Ecstasy. Nos aînés avaient Lou Reed et nous, nous avions cette teigne nasillarde avec un accent à coucher dehors. Un type qui donnait à Lou pas mal de fil à retordre et l’invitait en secret à retourner user les bancs de l’université de Syracuse.

Alors, Jérôme ? Tu passes quoi après ça ?

The Birmingham School of Business School

C’est le magnifique et cacophonique morceau d’ouverture de leur album Code : Selfish (1992). Une chanson cinglée où le titre est répété, beuglé pour être plus précis, et comme souvent, ad nauseam. Une simple traduction littérale donnerait quelque chose comme ceci : l’école de commerce de l’école de Birmingham, ce qui donne envie de se marrer sans que l’on sache exactement pourquoi. Il y a une autre chanson beaucoup plus célèbre sur cet album, Free Range, qui était entrée dans le top 10 des charts anglais de l’époque, un luxe pour nos Mancuniens favoris qui, bien que comptant quelques exploits de ce genre tout au long de leur trajectoire en dents de scie, ont toujours eu une conscience aiguë des limites de leur potentiel commercial.

Il y a plusieurs raisons pour ce choix de chanson : à cette époque, entre 1989 et 1994, je découvris Mark E. et les sous-bassements de sa pensée iconoclaste dans les entretiens les plus drôles qui soient. Il est clair que, dans l’esprit de Mark E., l’étudiant en école de commerce, le journaliste de presse musicale institutionnelle (type NME) et le directeur du service marketing de la maison de disques sont évidemment une seule et même personne issue d’une espèce parasitaire à différentes étapes d’un parcours tracé. Les étudiants qui viennent flâner jusqu’aux abords de sa maison de Salford à l’arrivée des beaux jours ne sont pour lui que « des paresseux », pour lesquels il revendique tout de même un peu de compassion car, après tout, « leurs écoles, ce ne sont que des hôpitaux psychiatriques maquillés ». On le voit, il y a là une attirance/répulsion tenace pour le monde universitaire dont il n’a jamais fait partie. A 16 ans, il travaillait déjà sur les docks et dévorait des livres pendant les pauses midi.

Donc en premier lieu, les interviews hilarantes, dont celles des Inrocks en mai 1990 (Iggy Pop en couv’) grâce à laquelle beaucoup d’entres nous ont fait connaissance avec notre self made man préféré. Même dans un mag « indie », Mark E. Smith faisait tache, brisait tous les codes de bienséance, n’hésitant pas à se démarquer d’un des groupes les plus populaires de l’époque, Sonic Youth, dont il a été l’une des premières influences. « Monde, excuse-moi si je porte la moindre responsabilité dans leur existence (rires) » ou encore « j’ai dû virer Johnny Marr plusieurs fois de notre studio après la séparation des Smiths, je lui disais : nous avons déjà deux guitaristes, va te faire foutre ! ». Tout cela reste pur régal. A l’époque, lorsque Lenoir passait un nouveau titre de The Fall, ça tranchait carrément avec le reste qui du coup paraissait un peu terne et convenu. C’était plus drôle, moins prévisible, brut et stylé à la fois, comme un radeau ivre naviguant selon ses propres règles. Il faut bien le dire, The Fall faisait ressembler REM à Dire Straits. La folie des Pixies redevenait toute relative. A côté de leur groove démantibulé et des scansions agressives ou nauséeuses de Mark E. Smith (une grande voix, utilisée comme un instrument à part entière, planante, autoritaire, frôlant régulièrement la fausse note, assumant pleinement l’accent du Nord avec cette fameuse syllabe accentuée en fin de mot), la musique de Pulp ou de Primal Scream ressemblait à de la gentille variété consensuelle pour midinettes vaguement destroy calées sur les modes opératoires de leurs parents.

L’autre raison, c’est que la musique de The Fall est souvent perçue par ceux qui l’ont juste effleurée comme une masse un peu uniforme, plutôt rebutante et impénétrable. On parle de punk (à tort) ou de post-punk (genre tellement éclaté qu’il ne dit plus grand chose). Rarement de leur période 90’s expérimentale et dansante. C’est bien dommage. L’introduction en 25 titres qu’on vous proposera à la fin du 3e volet de cette chronique pourra témoigner de la versatilité du groupe. Et surtout du plaisir procuré par une musique qui, malgré la légende, ne fait pas que distribuer des fessées à tour de bras.

Ainsi ces chansons, The Birmingham School of Business School ou Free Range (petit chef d’oeuvre d’éléctro-rock qui pourrait figurer sur n’importe quel album de LCD Soundsystem 15 ans plus tard), correspondent à une ère parfois décriée qui divise les fans encore aujourd’hui et s’inscrit dans la lignée du premier morceau choisi par Fabien. Celle, au début des années 90, où le groupe a incorporé les machines et injecté des sonorités électroniques dans sa musique. Une trilogie d’albums sur Phonogram puis Permanent Records qui culmine avec le fabuleux Infotainment Scan en 1993. Toujours l’un de mes favoris, à l’instar de Extricate qui était un premier pas dans cette direction. Ces disques « produits » mais foutraques restent les marqueurs décisifs des largeurs de vue de Mark E. Smith qui est moins fidèle à un style qu’à quelques principes et surtout beaucoup de discipline, celle des working class heroes pur jus. Cette période inspirée était créative pour le groupe qui jouait sa nouvelle musique enragée dans les gros festivals anglais et trouvait un nouveau public.

(A suivre…)