The Fall | Une rétrospective ou presque (2/3)

La communauté scientifique a mandaté ses meilleurs représentants à Genève pour élaborer le Grand Accélérateur de Particules, traquer le boson de Higgs et peut-être découvrir le secret de notre univers – une entreprise comparable à un safari suisse dans l’infiniment petit. Dans le même ordre d’idée, ils ont dû aussi monter des bureaux d’études pour mettre au point la fameuse machine à remonter le temps. Une débauche de neurones alors qu’on a ça depuis un bail à porter de main, il suffit de trois fois rien : une platine munie d’un bras articulé et un truc plat qu’on appelle aussi un vinyle. Alors remontons un peu dans le temps. Je mets un nouveau disque sur ma Technics SL-1200MK2 et nous voilà direct à Manchester, en 1982… Bzzz… Krrr… Bzzz… Manchester, vieille cité industrielle, berceau du capitalisme triomphant. Avec ses immeubles aux façades délabrées, ses murs de briques maculés de suie. Il y a les docks et les canaux de la Mersey, ses mines mourantes et ses ateliers fermés. Il y a son peuple d’ouvriers et ses milliers de chômeurs, marchant sous un ciel gris où plane le pâle reflet d’un balai de paille chevauché par Thatcher.

 WHO MAKES THE NAZIS ?

Quelques mois avant, en 1981, The Fall part pour une mini tournée en Islande et enregistre là-bas Hex Enduction Hour. Avec Who Makes the Nazis ?, le groupe exploite encore une fois la veine sociale qu’ils ont développée dès la fin des années 70. Mark E. Smith, dans une longue tirade, s’interroge sur le processus qui mène dans un premier temps au conformisme, et dans un second temps à la haine. Contrairement à nos amis suisses, Mark n’est pas un chercheur. La chanson constitue plutôt un chapelet de réponses parfois politiques, parfois saugrenues, souvent déconcertantes. Un discours dans le style des rhéteurs de squares londoniens, muni d’une diction louvoyant entre spoken word, slam et harangue populaire. Pour tout dire, assez indéfinissable, du même barril que leur créativité musicale d’ailleurs, où l’on identifie bien différentes influences mais sans parvenir pour autant à cataloguer le produit fini – le tout ressemblant le plus souvent à un vortex, une machine type centrifugeuse marque déposée The Fall, dont le brevet est fourré quelque part à Prestwich dans un mortier de maçon, dédaigneux des normes européennes et de leur corollaire : les sempiternelles questions de traçabilité.

C’est en descendant dans la cave d’une maison inhabitée que je suis tombé sur ce disque. Il y avait une caisse pleine de 33 tours et Hex était dedans. L’édition est en vinyle blanc et quand, la première fois, j’ai sorti le disque de la pochette, des traces de doigt marron en recouvraient la surface. Le vinyle blanc est en fait une réédition, diffusée quelques mois après la première sortie du disque en Angleterre. Une réédition allemande… La rondelle centrale comporte un sticker en papier millimétré. La durée des morceaux est indiquée dessus et, si on les additionne, ça fait exactement une heure. D’où le titre Hex Enduction Hour. Je vous l’avais dit : du travail de précision, de la haute technologie, enregistré à Reykjavik et fabriqué à Hambourg… Un modèle unique, plus pointu qu’une horloge suisse. Jugez sur pièce.

Iceland, que l’on vient d’écouter, a été enregistré au pays des Vikings, dans un studio dont les murs étaient faits de lave solidifiée. A l’époque, le line-up du groupe était constitué de deux batteurs : Paul Hanley et Karl Burns. Hex Enduction est une entreprise de distorsion temporelle à base de polyrythmies. Et le disque peut être aussi considéré comme l’apogée de leur période ésotérique. Il est pétri de psychédélisme et marque le basculement de Mark dans un univers de plus en plus fantastique, un enchevêtrement carnavalesque d’images tirées des lectures de Lovecraft et de Machen, des sagas islandaises et des péripéties du Valhalla. Un univers qui devait aussi beaucoup – que Thor et Odin daignent les pardonner – aux abus de champis et d’amphétamines…

N’est-ce pas Jérôme ? Allez, DJ, fais tourner la platine !!!

L.A.

C’est dur de me faire passer après un tel traitement de décrassage de l’oreille interne. C’est salaud Fabien. Bon, on va prendre le contrepied et s’écouter une « douceur » de la célèbre période ultérieure communément appelée la période Brix, du nom de l’épouse américaine du Mark E. Cette jolie blonde plutôt douée qui formera plus tard The Adult Net a réussi à convaincre notre psychopathe préféré d’envisager un tournant plus pop, à partir de 1983. Bon, évidemment, tout est relatif, on reste chez The Fall rassurez-vous. Sous la fine couche de sucre glace, la merveilleuse et effrayante étrangeté demeure, plus tenace que jamais. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre et culmine au milieu des eighties avec This Nation’s Saving Grace, paru en 1985. Cet album est l’un des indispensables de l’indie rock de l’époque et un sommet du groupe au même titre que Hex Enduction Hour. Mais donc plus accessible et parfois porté vers la mélodie (sic). Donc, Mark E. Smith rencontre sa future épouse après un concert de The Fall aux Etats-Unis. Il tombe immédiatement sous le charme (un mélange d’assurance et d’ingénuité très américain) et l’engage comme guitariste et chanteuse occasionnelle. Il va garder cette habitude : son épouse actuelle, Elena Poulou, occupe une place de choix dans le line-up depuis une dizaine d’années.

Ainsi, il s’amuse dès l’album Perverted by Language du contraste entre le jeu de sa nouvelle recrue et celui du reste du groupe et se laisse attendrir un chouia. D’ailleurs, il accepte de collaborer sur 3 albums dont celui-là avec le grand producteur John Leckie (Lennon, plus tard le premier Stone Roses entre autres) qui admettra ensuite avoir adopté une posture d’observateur et d’arbitre plus qu’autre chose. Comment faire autrement avec une tête de mule pareille ? Certainement que la patte de Leckie transpire à chaque instant malgré tout et participe de la beauté sombre du nouveau son de The Fall. C’est moins agressif certes, mais les guitares aigrelettes et malades gardent leur indélébile accent mancunien (une curiosité vernaculaire qui ne cessera de fasciner Julian Cope, fan fervent de la première heure et musicologue averti).

This Nation’s Saving Grace. Quel titre ! Celui du récent Ersatz GB (2011) y fait vaguement écho, comme un constat d’échec face à la chute irrémédiable d’une nation qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il y a chez The Fall, au même titre que chez les Kinks 15 ans plus tôt, une espèce de nostalgie très particulière et franchement inexportable. Des sentiments similaires passeraient pour ambivalents voire teintés des relents nationalistes chez nous. Il faut être Anglais. Avoir grandi dans un ex-empire colonial en déclin qui après avoir créé puis été dépassé par son double devenu empire à son tour, a connu le déclin industriel des années Thatcher et le chômage de masse avant tout le monde. Sans compter cette insularité à double face, entre ouverture sur le monde et repli qui frise parfois la paranoïa. Cette drôle de nostalgie a parfois trouvé réceptacle dans le rock anglais de manière plus ou moins consciente : fierté vainement arrogante, allusions à la grandeur d’antan et l’époque victorienne ou encore soutien (Mark E. Smith) revendiqué à la guerre aux Malouines en 1984, malgré son anti-thatchérisme radical. L’une des chansons de l’album s’appelle Spoilt Victorian Child, ça veut tout dire. Dans le même ordre d’idée, les déclarations de Morrissey du début des années 90 sur les étrangers et son utilisation scénique du drapeau anglais, même si pas forcément appréciées outre-manche, ne peuvent être interprétées avec une grille de lecture strictement française ou continentale. Morrissey a peut-être maintenant résolu en grande partie ses tourments existentiels entre deux séances d’épilation au bord de sa piscine californienne alors que Mark E. Smith vit toujours à Salford, on ne se refait pas. Si on ne comprend pas cette dimension inhérente au rock anglais, on devient comme le Belge Dominique A. qui hélas a traité récemment Mark E. Smith de beauf anglais francophobe. Tout ça parce que Smith déteste Napoléon et la Côte d’Azur. Allons donc ! L’album est traversé de beaucoup d’autres choses évidemment, notamment une déclaration d’amour au groupe allemand Can (I Am Damo Suzuki), influence majeure. Il y a aussi Paintwork, collage tripant, ou Cruiser‘s Creek, l’un des singles pop de l’album, une des meilleures chansons de The Fall, accueillante comme tout avec son riff plein d’allant (ma mère l’aime bien).

L.A., mon choix à ce stade du ping pong est un « presque » instrumental de toute beauté, bourdonnant comme un hélicoptère apeuré, qu’il faut écouter en Novembre dans les embouteillages vers 17 heures 30 lorsqu’on sort du boulot à la nuit tombée et qu’on a besoin d’être revivifié par un petit concentré de tristesse authentique. J’ai dû l’écouter 500 fois. Elle devrait être le générique de n’importe quelle bonne émission de radio.

[A suivre…]