Avec 9 mois ferme, peut-on parler d’une comédie plus classique dans la façon dont elle utilise le ressort de deux personnages que tout oppose et qui vont finir par se découvrir ?

Je n’ai aucun talent en tant qu’auteur de comédies, qui obéissent à une mécanique bien particulière. J’estime écrire des drames rigolos : ce sont des situations qui me touchent et que je pervertis en fonction d’une certaine humeur personnelle. Au début, j’avais vu le documentaire de Raymond Depardon, 10ème chambre, instants d’audiences et l’idée d’une histoire d’amour improbable entre une juge et un jugé m’est apparu plus nécessaire que la recherche d’un pic de comédie où il y aurait un couple que tout éloigne. C’est certainement un ressort de certaines comédies classiques, mais que je ne connais pas ou peu. Je fais plus ce que je peux que ce que je veux et si je maîtrisais davantage la fabrication d’un film dit populaire, je serais sans doute plus décontracté.

Comment avez-vous choisi Sandrine Kiberlain pour le rôle d’Ariane Felder ?

C’est un heureux accident, en fait. Pendant six mois, je ne trouvais pas d’actrice qui me plaisait, avec le mélange de drame et de comédie que je recherchais. J’avais rencontré Emma Thompson pour le faire en anglais mais cela n’a pas été possible pour des raisons de production. J’ai laissé tomber le projet en mai 2012 et c’est la productrice qui a fait passer le scénario à Sandrine qui l’a lu et a voulu me rencontrer. Elle a été d’accord pour faire des essais avec beaucoup d’humilité. Il s’agissait de la scène d’auto-jugement sur le ventre et de celle où elle accuse Bob Nolan de tous les faits divers de la région. Dans ces deux essais, on ressentait beaucoup d’empathie et d’attirance pour le personnage, y compris dans ce geste terrible qu’elle pouvait avoir sur son ventre, y compris dans la colère, elle demeurait sympathique. Pendant longtemps, j’ai cherché une petite brune agressive et aujourd’hui, je ne parviens pas à imaginer quelqu’un d’autre que cette grande blonde tendre. Ce qui prouve bien que ce rôle lui était destiné.

Ce qui est inhabituel dans 9 mois ferme, c’est que la folie et la violence n’émanent pas du personnage principal que vous interprétez, mais de tous ceux qui l’entourent. Pourquoi ce changement ?

Je trouve que le personnage de Sandrine est en effet beaucoup plus violent que celui de Bob Nolan au début du film. Elle ne cesse de se raconter des histoires, qu’il vaut mieux ne pas avoir de mari ni d’enfants, qu’elle aime son métier… Elle va croiser un individu que tout condamne, qui est acculé au désespoir, mais qui a en lui beaucoup de tendresse et d’humanité. Leur rencontre va être un véritable révélateur pour elle. Elle va se découvrir affective, sensuelle et capable d’être une maman. Je voulais parler du déni avec ce personnage d’une femme socialement très évoluée, mais qui se raconte des mensonges qui la protègent et l’empêchent d’affronter l’autre.

Vous êtes un des rares réalisateurs français à véritablement faire du cinéma en terme de mise en scène et d’image. Y pensez-vous dès le stade de l’écriture ?

J’aime cette femme qui s’appelle le cinéma et je lui voue un amour immodéré. A partir de là, chaque étape du film m’intéresse, l’écriture, la caméra, la direction d’acteurs, l’éclairage, le découpage, le montage qui a duré sept mois pour celui-là. J’aime beaucoup l’image, ce qui est finalement assez peu fréquent dans le cinéma français. Il y a un plaisir à filmer car la caméra a une grammaire beaucoup plus aboutie que ce que je pourrais formuler par écrit. Je suis un écrivain pathétique, mes scénarios me déçoivent à chaque fois si bien que je préfère raconter le film aux gens avec le montage que j’ai en tête. C’est comme cela que j’arrive à les vendre. Brazil a été un choc fondateur pour moi, j’aime la façon dont un réalisateur comme Terry Gilliam me communique sa vision. De cinéphage, je suis devenu cinéphile et j’ai été marqué par beaucoup de films des années 85/86, ceux des frères Coen, Paul Verhoeven, Requiem pour un massacre de Elem Klimov. C’est un cinéma qui me plaisait, que j’avais envie de faire et qui m’a permis à terme de faire mon cinéma plutôt que du cinéma.

Pourquoi le montage a été aussi long ?

9 mois ferme a traversé une longue période d’errance assez nébuleuse où le film n’arrivait pas à trouver son relief. J’ai montré un premier montage à ma productrice en janvier 2012 et la seule chose qu’elle a su me dire a été « Je ne sais pas quoi en penser », ce qui était tout de même assez effrayant ! On a donc décidé d’organiser une masterclass au Club 13 à Paris, le 23 avril dernier. On a envoyé des invitations sur les réseaux sociaux à découvrir une copie de travail, les gens ne savaient pas ce qu’ils venaient voir, la moité ne me connaissait même pas. C’est la première fois où le film a réellement commencé à vivre. Il y avait une écoute et un intérêt pour le film. Il a fallu arriver à ce stade ultime de désespoir pour enfin réussir à le comprendre ! Nous avons ensuite contacté des exploitants pour renouveler cette expérience en province. Je m’asseyais dans la salle une fois la lumière éteinte et je redécouvrais le film avec les yeux du public en fonction de leurs réactions. C’est ainsi que le montage a évolué pour trouver sa forme définitive très tard, en juillet.

Pourquoi aimez-vous autant les personnages décalés ?

Ce sont des gens qui m’inspirent beaucoup. J’ai grandi en banlieue sans en être la victime, je les ai beaucoup côtoyés à l’école. Ils ne comprennent pas tout mais en même temps, ils ont de vraies valeurs, mais pas au sens populiste du terme. Pour eux, la mère et l’enfant, c’est important. Si Bob Nolan va aux putes, c’est parce qu’il a peur de rencontrer une femme et d’avoir un bébé. Autant Ariane se dit que l’enfant ne la mérite pas car elle se trouve très importante, autant lui se dit, je ne suis pas capable d’être père car je suis un naze. Il a une très mauvaise image de lui et c’est un dysfonctionnement qui commence dès l’école. Quand on ne s’aime pas, on n’aime pas les autres. C’est pourquoi ce moule qui est l’enfance m’a toujours attiré et c’est la raison pour laquelle j’aime autant en parler.

Propos recueillis le 20 septembre 2013

9 mois ferme, sortie le 16 octobre 2013

Note: ★★★☆☆