Interview Frànçois & the Atlas Mountains | Ici l’ombre

François 1 credit Mathieu Demy

« J’ai un peu peur que le beau temps revienne, Piano Ombre est plutôt un album d’hiver ! ». En ce début du mois de mars qui voit le retour du soleil après des mois de pluie sinistre, Frànçois Marry est sans doute le seul à ne pas se réjouir des beaux jours qui reviennent. Il faut dire que le dernier album de Frànçois & the Atlas Mountains est en effet davantage traversé par une énergie plus sombre et noire que ses prédécesseurs, des textes plus âpres, mélancoliques et nostalgiques. Mais si Frànçois a le cœur en hiver, la musique joue sa fonction cathartique, elle fixe les soucis de la vie quotidienne, les malheurs et les peines pour en donner une matière qui exorcise à travers les chansons. Piano Ombre commence dans une forme de tristesse (« Mon bois ne brûle plus si bien ») mais petit à petit, le feu renaît, la lumière est au bout. C’est le propre des meilleurs albums de pop que de réussir cette alchimie entre ces deux sentiments contradictoires, et finalement si complémentaires, qui vont de pair. Le groupe réussit l’après E Volo Love, dans une formule plus directe, frontale et décomplexée, moins obsédé par travailler la dentelle que de produire un effet immédiat, mais toujours avec une qualité mélodique et d’écriture de très haute volée . Piano ombre est une invitation à se promener dans les bois où le moindre son peut devenir inquiétant, mais qui procure aussi une belle sensation de plénitude et d’abandon. N’en déplaise à la modestie de Frànçois, lui et ses Atlas Mountains occupent bel et bien une place essentielle de la nouvelle scène de la chanson française. On est prêt à les suivre dans leurs chemins buissonniers, à danser autour d’un feu au son de cette musique qui met du baume au cœur.

Versatile Mag : Avec le recul, quel est ton regard sur votre signature sur le label Domino, la sortie d’E Volo Love et le succès qu’il a rencontré ?

Frànçois Marry : On a eu beaucoup de chance que la musique qu’on fait ait trouvé un écho dans les oreilles autant des professionnels que du public. Même si l’on nous voit parfois comme des superstars de la musique indé, il faut tout de même relativiser le succès qu’on veut bien nous prêter, qui est limité à une certaine frange de la population. Quand je rencontre des gens sur la route et que je leur dit ce que je fais, beaucoup n’ont jamais entendu parler du groupe. Nous sommes aussi très remerciants des media qui nous ont soutenu, comme Tsugi, Magic ou les Inrocks. C’est vrai qu’on nous a donné les moyens de vivre de notre musique, d’avoir un mode de vie que l’on recherchait. On ne s’attendait pas à un tel accueil et avec les échos qui nous proviennent déjà sur Piano Ombre, on a l’impression de nager dans le sens du courant. C’est très exaltant, cette période qui entoure la sortie du disque, car on a l’impression que notre travail est compris.

Que doit Piano Ombre à la tournée et à l’expérience de la scène ?

Je dirais qu’il y a un côté beaucoup plus direct. Il est moins maniéré, « fait dans mon petit coin », moins dans un travail d’orfèvrerie, mais avec une production plus commune, des arrangements apportés par le groupe là où pour E volo Love, c’est moi seul qui étais derrière la production.

Plaine inondable était un album « liquide », E volo love plutôt tourné vers le ciel, aérien, solaire, Piano Ombre évoque le bois. Pourquoi les éléments naturels ont-ils autant d’importance dans ton univers ?

C’est un mode de ressourcement permanent. J’aime la petite promenade qui fait du bien, qui permet de prendre du recul. J’ai besoin de retrouver la neutralité de la nature – même si elle est relative, car elle joue sur les humeurs – ce rapport non intellectuel qu’elle procure. J’ai des idées moins de l’ordre du verbal qui me viennent, mais plus du registre du ressenti, comme un petit air qui me trotte dans la tête.

Sur la pochette, il y a ce cercle peint sur plusieurs troncs d’arbre. Est-ce qu’on peut le considérer comme l’entrée de l’album, qui est une invitation à déambuler dans les bois ?

Oui, c’est exactement ça. C’est à la fois le point de mire, l’accès, la porte d’entrée. C’est inspiré d’un tableau de Magritte, Le banquet, qui représente un coucher de soleil où le peintre a placé l’astre au premier plan, devant les arbres, les collines, la ligne d’horizon, alors qu’il aurait dû être invisible. J’aime cette idée de créer une source chaude dans un environnement où les ombres sont en train de monter. Je voulais aussi synthétiser les pochettes des deux précédents albums. Celle de Plaine inondable est une peinture que j’avais faite, E Volo Love était une photo, celle de Piano Ombre est un mélange des deux.

Pourquoi avoir choisi d’accueillir l’auditeur avec Bois, une chanson plutôt noire ?

Tout simplement parce que ce titre est significatif de l’état d’esprit dans lequel j’étais au moment de concevoir l’album. Il y avait aussi la volonté de partir d’une zone sombre pour aller vers l’éclaircie, de créer une sensation d’envol et de dépli dans la suite de l’album.

Dans Bois, tu dis : « Heureusement qu’il y a la musique magique, l’amour a déçu ». Quelle fonction a la musique pour toi ?

C’est une sorte de plaisir pur, comme quand tu es enfant et que tu fais des dessins sur un bout de papier. Jouer de la musique, c’est littéralement jouer, au sens premier du terme. C’est un moment de mélange entre le recueillement et l’exubérance, l’exaltation, pendant lequel on peut se détacher des problèmes du quotidien, voire de les sublimer en écrivant des paroles qui y font référence. C’est une matière différente que ce qui habite généralement le quotidien.

Avec La vérité, y-a-t-il une volonté consciente d’écrire un single ?

Non, on n’y a pas du tout pensé en ces termes. On a écrit La vérité sur la tournée précédente, avant les festivals d’été. On voulait un titre direct et efficace, qui soit simple et sympa à jouer, sur lequel on pourrait danser, qui relève la sauce des concerts. Il est inspiré d’un morceau qui s’appelle La musica en vérité, de Gnonnas Pedro, quelque chose de très ludique qu’on écoutait beaucoup dans le van à ce moment là. Après, le propos du morceau reste tout de même assez triste et violent.

Pour cet album, vous avez enregistré avec un producteur, Ash Workman. Peux-tu nous expliquer ce choix ?

Je voulais vraiment travailler avec un regard extérieur, être moins envahi par les considérations techniques au moment de l’enregistrement, donc il nous fallait surtout un très bon ingé son. C’est la compétence première d’Ash Workman. J’aime sa sobriété, sa simplicité, je ne connaissais pas très bien son travail précédent mais ça s’est présenté comme une solution évidente. C’est Laurence Bell, le patron de Domino qui nous l’a proposé et je fait confiance en la pertinence de ses choix musicaux. J’avais de fait beaucoup moins les mains dans le cambouis, j’étais plus dans une situation de spectateur du procédé, même si c’est moi qui écris les morceaux et qui ai le final cut. Je me sentais en confiance avec la qualité du groupe. Ash n’a jamais cherché à imposer sa patte, il suggérait des choses quand on avait besoin de se dépêtrer mais c’est quelqu’un de très cool, il se concentrait sur le son et les ambiances. Les sessions ont été très intenses car on a enregistré en dix jours seulement.

Vous avez aussi enregistré dans un vrai studio là où E volo love l’avait été dans une chapelle, dans les hauteurs de Saintes. Est-ce que cela n’a pas constitué une contrainte dans vos conditions habituelles d’enregistrement ?

C’était une contrainte en terme de temps – dont nous avions conscience dès le début -, mais qui nous a aussi donné un vrai cadre de travail. On n’avait pas le temps de se poser beaucoup de questions, on était vraiment dans l’action. J’avais de toute façon prévu de faire des prises live pour l’essentiel. Nous n’avions pas beaucoup répété, car on avait beaucoup tourné avant, on savait que ça allait se faire rapidement. On était plutôt dans l’idée d’écouter les sons qu’on produisait plutôt que de les prévoir à l’avance, de façon très simple, de jouer comme un groupe. Il y avait un studio d’enregistrement où l’on faisait les prises en bas et au-dessus, une salle d’écoute, où se trouvait Ash à la console. Et je ne supportais pas la climatisation à l’étage. Du coup, je ne réécoutais presque pas mes prises, c’est Ash et Gerard – l’Ecossais du groupe – qui faisait la sélection du chant. C’est drôle que ce soient les deux anglophones de la bande qui faisaient ce tri. Cela dit bien le rapport de confiance qui régnait en studio.

On a aussi l’impression que l’album se soustrait des influences qu’on a bien voulu vous prêter – à tort ou à raison -, qu’il s’agisse de Dominique A, d’Animal Collective, ou de l’afropop.

Je pense que cet album est plus un mélange des envies du groupe, un mélange de ses mains, de ses doigts, de ses voix, ce qui fait le groupe aujourd’hui plutôt que de ses influences, oui.

Est-ce que tu envisages Piano Ombre comme la fin d’un cycle ? Comment vois-tu l’avenir du groupe ?

Les albums ayant été enregistrés entre Saintes et l’Entre-Deux-Mers, c’est un peu la trilogie du Sud-Ouest, en effet ! Pour ce qui concerne le futur, je vais simplement faire confiance à la vie, voir où elle m’emmène et puis voilà…

Propos recueillis le 10 mars 2014 par Frédéric Rackay

Crédit photo : Matthieu Demy

Remerciements : Jennifer Gunther, Domino France

Piano Ombre, sortie le 17 mars 2014 (Domino)

Note: ★★★★☆