True detective – Saison 1, Raconter l’après9 minutes de lecture

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Événement majeur de ce début d’année, la série créée par Nic Pizzolatto et réalisée par Cary Joji Fukunaga (réalisateur du film Sin Nombre) a rassemblé environ 3,5 millions de téléspectateurs américains le dimanche 9 mars, lors de la diffusion de l’épisode final sur HBO, le dernier de la première saison et d’une première histoire, les saisons suivantes s’attarderont sur d’autres personnages, d’autres enquêtes, ce qui vaut à la série le qualificatif « d’anthologie », qui a également pu désigner American Horror Story, ou Alfred Hitchcock presents

En 1995, en Louisiane, est découvert un meurtre à la mise en scène atroce : une jeune fille est accrochée nue à un arbre, des cornes de cerfs sur le crâne, des petits tas de bois tout autour. On sait à quel point la magie noire et le vaudou hantent le sud des Etats-Unis et le fameux Bayou, dont les routes mènent à de vieilles églises en ruines, où les chemins se perdent dans les marécages. Cette terre est également celle d’une menace permanente due aux ouragans et aux inondations recouvrant lieux et cadavres d’une eau trouble et d’une végétation abondante.

De quoi parle la série ? D’un meurtre, d’une enquête policière. Mais qu’évoque-t-elle vraiment ? Si le public est toujours avide de crimes étranges et de polars en forme de casse-tête aux retournements nombreux, True Detective s’interroge en permanence sur sa raison d’être, notamment au travers des nombreuses réflexions à haute-voix du personnage interprété par Matthew McConaughey, qui passe son temps à répéter que « tout cela se reproduira, tout cela va recommencer ». Si l’on passe plusieurs années à traquer un meurtrier, c’est pour qu’au final un autre plus atroce encore prenne la relève. On verra probablement cela se reproduire effectivement dans les saisons suivantes de True Detective

La télévision a fourni des milliers d’enquêtes, résolues pour la plupart en quelques minutes, une vingtaine, une quarantaine. Des séries comme les Experts, ou Columbo, qui font de chaque diffusion le lieu clos d’une enquête qui sera résolue à la fin de l’épisode.

A la page « série policière » du site Internet Wikipédia, 598 liens conduisent vers autant d’autres pages consacrées à une série, chacune matrice de plusieurs enquêtes, de plusieurs meurtres et de plusieurs personnages voués à n’être que des consciences monomaniaques prises dans les mécaniques jouisseuses de l’intrigue policière.

Rust Cohle, interprété par Matthew McConaughey, est l’un de ces personnages, mais il le sait et il en parle. Rust signifie « rouille » en anglais. Il est à la fin de cette longue liste de détectives, et à ce qui n’est que pure logique et raisonnements à la chaîne, il apporte l’abstraction du cycle, qui est également celle de la forme télévisuelle. Rust Cohle est l’un des ces personnages qui semble conscient de son essence cinématographique, il est un personnage et il le sait, il est filmé et il s’en rend compte, il faut voir à quel point le moindre mouvement de cou ou de poignet semble millimétré dans le jeu de Matthew McConaughey… Son nom « Cohle » rappelle aussi le froid « Cold », ou le charbon qui, comme la rouille est une matière dans la dernière étape de son évolution. Il ne lui reste qu’une chose à faire…

À l’inverse, le personnage de Woody Harrelson, « Martin Hart », qui fait penser à « Heart », le cœur, se soucie plus de sa vie de famille et de ses infidélités que de l’enquête qui ne correspond pas pour lui au véritable reflet du monde, mais seulement à l’un de ses aspects malfaisants qu’il faut combattre, tout en gardant bien en tête que tout cela n’est que perversion et déviance. Le contraire de Cohle qui déclare placidement en regardant le paysage par la fenêtre de la voiture : « it’s all one ghetto man ».

Les deux personnages se contredisent alors en permanence, Hart refuse d’entendre les considérations philosophiques de Cohle qui habite chaque image par la parole, comme lorsque que Martin lui demande s’il a bien dormi, et que, regard dans le lointain, Cohle lui répond « i don’t sleep… i just dream » et que l’on entend un train passer, prolongeant l’affect prononcé par la réplique. Ce personnage que l’on qualifierait un peu facilement de désabusé, de crépusculaire, a en lui cette volonté de faire corps avec le terreau du film, comme dans le premier épisode, ou après avoir analysé visuellement la scène du crime, il part faire quelques pas dans le champ de maïs qui l’entoure et la caméra le suit doucement, il s’imprime sur le lieu tout en l’interrogeant. Une volonté qui se confond avec son essence, car il est avant tout une créature structurée par des signes se transmettant d’année en année à travers les formes dites polar ou thriller.

La série est un très bon exemple d’une certaine muséification des formes de récits ou tout simplement d’éléments visuels symptomatiques d’un genre. Élément qui fait écho à la ritualisation excessive du crime de départ, avec ces petites constructions en bois posées tout autour du cadavre lui-même tatoué et orné de bois de cerf. Tout en ayant un pied dedans, la série interroge ces formes de fétichismes. Elle fera un tour chez les bikers, figures incontournables de la mythologie américaine, et sujet d’une autre série : Sons of Anarchy.

True Detective est riche en églises décrépies, en pasteurs aux mœurs douteuses, en bars sordides… Que d’endroits qui sont autant des lieux réels que des « codes » constituant cet ensemble de signes immédiatement reconnaissables et déjà représentés mille fois, mais affirmant une fois de plus sa puissance à raconter et faire émerger des histoires toujours plus absorbantes.

« i can’t say the job made me this way, it’s more like me being this way made me right for the job », déclare Rust aux deux flics qui l’interrogent, près de 20 ans plus tard en le filmant et en essayant de lui tirer les vers du nez à propos de ce qu’il est réellement advenu de cette enquête en 1995. Car il se trouve qu’un meurtre du même acabit, à la mise en scène présentant de grandes similitudes vient d’être commis, en 2012. Alors, est-ce que l’histoire se répète ? Est ce une autre affaire ? Est-ce que toute enquête est condamné à n’être que la même exécution d’un modèle déjà vu des centaines de fois ? Ces deux temporalités superposées posent la question de la narration en tant que circuit avec début et fin. La série commence par cette rétrospection, ces interrogatoires dans lesquels on découvre les acteurs vieillis, commentant les personnages qu’ils étaient en 1995. Il y a donc quelque chose de terminé, mais quand cette fin est-elle advenue ? À quel moment est-on passé d’une histoire racontée au premier degré à la clôture de celle-ci permettant qu’on la narre à nouveau à travers les commentaires et les critiques des actes et des personnages par les personnages eux-même, enfin sortis de cette première temporalité ?

Sauf que suivant sa logique cyclique, suivant cette idée de récit qui s’auto-commente alors-même que son argument n’est pas résolu, il va être montré au spectateur que ces deux temporalités ne sont en fait que deux « moments » d’un même mouvement qui se terminera effectivement – en termes de récit – dans l’épisode final, bien que les codes du polar et du thriller que rejoue True Detective seront rejoués à l’infini dans d’autres films ou séries, comme Rust passe son temps à le rappeler.

Ce personnage passionnant est fait de fragments déjà connus, de clichés ; mais outrés, poussés à une limite. Cette limite semble être matérialisée dans le dernier épisode par une vision astrale face à laquelle Cohle va se retrouver. Sorte d’entonnoir d’étoiles animé par une rotation lente. Ce personnage connaît par cœur tous les mécanismes psychologiques des tueurs en série, et comme on le voit au début il a lu de nombreux livres de criminologies, probablement augmentés d’ouvrages de Nietszche ou Heidegger… Choses qui paraissent abstraites pour son partenaire Martin Hart, qui entreprend l’enquête comme un nouveau défi, qui refuse d’avancer au nom d’hypothèses métaphysiques. Cohle possède quelque chose que Hart n’a pas et Hart le lui fera d’ailleurs remarquer : « maybe you could just follow your nose ». Cohle est construit par la fiction, il en est le fruit, le passé ontologique de son personnage se trouve dans les romans, dans les films… Mais il arrive après, il touche une limite séparant de la dépression enfin concrétisée dans l’épisode final, cette limite étant peut être la vision fantasmatique d’un astre tournant au moment même où il s’apprête à mettre un point final à toute l’histoire. La limite est une rotation de l’espace et du temps, la répétition certes, mais également le vertige, être face à la fin. Mais une fin comme le début d’une autre histoire, écho de celle qui se termine par un plan du ciel nocturne écrasant le personnage qui déclarera que pendant un bref instant, il aura ressenti ses définitions s’évaporer, « I could feel my definitions fading ».

Le programme vécu pendant huit épisodes aura donc abouti à ce qu’un personnage ultra systématisé aperçoive pendant un bref instant ce qui peut advenir s’il sort de cette définition qui lui a été imposée par un genre, par un scénario, par une nécessité rythmique propre à la série télévisée.

Longue route sur laquelle un personnage aura tenté de s’émanciper, True Detective est à ce jour l’une des plus soufflantes expériences réflexives qu’ait proposée la télévision. Méditation à la mécanique parfaite, cette première saison entreprend de raconter ce qui semble être une histoire de l’après, de la limite atteinte, mais toujours éloignée pour qu’éclose une zone de fiction pure, éclat du substrat des personnages, affirmant leurs vies hors d’un espace-temps télévisuel ou cinématographique.

Note: ★★★★★