L’interview imaginaire | Marguerite Duras

MARGUERITE-DURAS

Versatile-mag : En 1996, vous décidez de tout arrêter, de ne plus écrire une ligne. Avez-vous l’impression d’avoir fait le tour de la question, de ne plus rien avoir à raconter ?

Marguerite Duras : Des fois, on se laisse prendre au jeu. Juste avant 1996, j’avais écrit un livre qui s’appelait C’est tout. Voilà, il y a des événements dans la vie, un peu comme la passion à laquelle on ne peut pas échapper et j’aurais pu continuer à écrire, j’aurais pu continuer à faire des reprises, à faire des modulations de mes œuvres, à l’infini.

V-M : Peu de voix se sont élevées concernant vos écrits, regrettez-vous cette absence de polémique ?

M. D. : Foutaises ! Conneries ! J’ai passé ma vie à être l’objet de polémiques. J’ai toujours divisé ce qu’ils appellent « le monde littéraire », j’ai soi-disant eu trop de casquettes alors que la seule qui me convient, c’est celle d’écrivain. Écrivain, mais pas de littérature. Écrivain.

En 2014… 2014, la Pléiade… Et sinon, on m’a toujours taxée de charabia complaisant, toujours jugé un vocabulaire limité, qu’on ne comprenait pas pourquoi Gallimard permettait qu’on sorte un de mes livres en y laissant autant de fautes de grammaire !

Et mon passage dans le journalisme, pour Libération, ça, ça a fait polémique. Sur l’affaire du Petit Grégory, par exemple. Donc, des polémiques : tout le temps.

V-M : Ces critiques concernent surtout vos adaptations sur scène, au cinéma qui, en revanche se sont vues mises à mal…

M. D. : Alors, il y a deux choses. Il y a les films que j’ai fait moi. Que j’ai écrits et réalisés moi. Ça, ce sont des films que l’on pourrait qualifier maintenant de films d’art et d’essai. C’est ma manière à moi de parler de l’écriture cinématographique, de dire qu’elle n’était pas forcément narrative, qu’on pouvait faire du cinéma autrement. Après, j’ai quand même collaboré avec le cinéma et ça s’est très bien passé : Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, c’est un « classique », tout de même. Après, il y a eu certaines adaptation dont on est tous au courant , comme l’Amant qui a été adapté par Jean-Jacques Annaud. On n’était pas d’accord, mais il avait obtenu les droits… Mais ça m’a permis de faire un livre, et un bon livre, de reprendre après quelques années l’Amant et de sortir un livre qui s’appelle l’Amant de la Chine du nord. Un livre où j’ai écrit mon film, c’est-à-dire que l’Amant de la Chine du nord, c’est le film écrit de l’Amant… qui a eu beaucoup plus de succès que l’amant, son film.

V-M : L’essentiel de vos récits sont extraits de votre vie, au temps de la gloire du colonialisme français. Est-ce une sorte de nostalgie ?

M. D. : Pas du tout une nostalgie, c’est un décor. Il y a eu le décor de l’Indochine, de ce qu’on a appelé le cycle indochinois, mais après, il y eu d’autres décors, d’autres cycles dans mon œuvre. Il n’y a aucune question de nostalgie. J’y explique plutôt les tares du colonialisme. Et sinon les thèmes de mon œuvre, les thèmes que soi-disant, je reprends, je module et j’étire, le rapport à la mère, la mère qui forcément est toute puissante, mais qui forcément n’est pas à la hauteur. Et puis il y a la rencontre amoureuse, les femmes, des déclinaisons de femmes. Je parle aussi beaucoup dans mes livres des saisons uniques et humides et chaudes. Je parle de transgression sociale. Je parle souvent de colonialisme, mais pas le colonialisme clinquant : je parle souvent de Blancs, les petits Blancs moyens et comment ils se situaient, eux, dans le colonialisme.

Mais je parle aussi beaucoup de la Shoah.

V-M : Contrairement à vos écrits résolument tournés vers la passé, vous semblez apprécier la jeunesse, du moins dans le choix de vos compagnons, est-ce une manière de se tourner vers l’avenir ?

M. D. : L’avenir, je n’en ai rien à foutre. Enfin, c’est facile de dire cela quand on est édité dans la Pléiade, mais je suis plutôt – et c’est pour ça que vous me parlez de l’âge de mes compagnons – quelqu’un qui est dans le présent. Ce n’est pas du tout une question d’avenir, c’est une question d’être dans le présent et d’absorber tout ce que peut contenir le présent.

V-M : Que cherchez-vous à oublier ?

M. D. : J’écris, donc forcément quand on écrit, on n’oublie pas, on convoque. C’est prétentieux de dire qu’on est seul devant sa feuille. Moi, je convoque et à la limite, on peut dire que je retranscrits ce que j’ai convoqué, donc je n’essaie pas d’oublier : je bois plutôt pour faire face à tous ceux que je convoque, tous ceux que je ne peux pas oublier.

V-M : Selon vous, qui pourrait reprendre votre flambeau ?

M. D. : Grand silence

Un flambeau pour éclairer quoi ?

Beaucoup de gens se disent mes héritiers, mais je pense qu’il y a plein de gens qui croient écrire, qui croient écrire des livres, alors qu’ils n’écrivent rien.

Il faut écrire comme une nécessité absolue, dans l’urgence : oui, pourquoi pas ?

Mais le flambeau, non. Je ne suis pas un chef de file, contrairement à ce qu’on a dit, je n’ai pas appartenu au Nouveau roman, je suis juste Marguerite Duras, M.D.

V-M : Quelles seraient les qualités essentielles et éternelles de la littérature ?

M. D. : Comme je l’ai dit avant, écrire, écrire avec un but, avec une générosité, ne pas faire semblant d’écrire, mais écrire, se dire que ce qu’on écrit est essentiel.

V-M : Pour vous, qu’est-ce qu’un bon livre ?

M. D. : Je ne sais pas.

V-M : Si l’on devait vous inviter à dîner, quel serait le menu idéal ?

M. D. : Avant de parler du fond, on va parler de la forme.

Ce serait manger en Normandie, au bord de la mer, dans mon hôtel des Roches noires. Ou alors en-bas de chez moi, à Paris, à Saint-Germain-des-Prés.

De la cuisine paysanne. Je cuisine moi-même comme une paysanne. A Saint-Germain-des-Prés, ça pourrait être aux Prés aux Claires ou au Petit Saint-Benoît. J’aime la cuisine paysannes à Neauphle, dans la maison que j’ai achetée avec l’agent gagné avec Barrages contre le Pacifique… Moi, là-bas, j’aimais bien faire la cuisine, ça prenait du temps. Je la faisais quand mes amis étaient soit en train de dormir, soit en train de se promener. J’avais tout l’après-midi, je faisais la cuisine, je faisais des listes de courses. Des listes de courses qu’on a même retrouvées publiées dans la Pléiade. ‘Faut pas déconner.

Voilà, de la cuisine qui cuit beaucoup, qui mijote, comme on dit. S’il n’y a pas de citron dans la cuisine, il n’y a rien.

Et puis, il y a l’omelette vietnamienne. L’omelette vietnamienne, avec la cuisine paysanne est ce que j’aime le plus.

Mon fils a fait publier après ma mort, un livre de cuisine : La cuisine de Marguerite Duras. Bon, Yann Andréa l’a fait interdire. C’est vrai que ce n’était pas très littéraire.

Avec François Mitterrand, on parlait beaucoup cuisine, même si je ne l’ai jamais vu manger des ortolans, caché sous sa serviette.

V-M : Lors de ce repas, quels seraient les sujets de discussion à éviter ?

M. D. : Aucun. Aucun, à part, peut-être la littérature ou la critique littéraire, mais sinon, il faut parler. Il faut brasser les idées.

V-M : Quel fond sonore souhaitez-vous entendre ?

M. D. : Moderato Cantabile. Modéré et chantant. Une musique toujours reliée à la passion. J’aime surtout dans ces repas – et c’est peut-être ce qui pourrait être intéressant dans ces repas -, j’aime la musique quand elle perturbe le développement narratif, quand il faut s’arrêter tellement on est intrigué ou subjugué par la musique et qu’il faut reprendre l’histoire. C’est ça qui est intéressant. J’aime les chansonnettes : Quand le lilas fleurira, Mon amour… Voilà, toutes ces choses-là d’avant-guerre, ou même des choses plus classiques comme l’Art de la fugue de Jean-Sébastien Bach que j’ai beaucoup écouté quand mon fils prenait des cours de piano. Vous êtes au courant. Au courant de ces histoires où les petits garçons prennent des leçons de piano pendant que les mères tombent amoureuses.

Propos recueillis par Nicolas Mouton Bareil & Olivier Coufourier