Les douze enfants de Paris, de Tim Willocks

12 enfants de paris

Disons-le tout net : Tim Willocks est l’un des plus grands auteurs de littérature vivant de sa génération. Ceux qui ont déjà plongé dans la lecture d’un de ses romans le savent, les autres doivent s’y mettre toutes affaires cessantes, pour se convaincre que ce Monsieur-là est un géant des lettres, dont les écrits sont d’une puissance peu commune, d’une violence totale, qui sondent la nature humaine dans ce que l’âme a de plus noir et terrifiant. Mais au bout de cette expérience physique et ultra immersive que constitue la lecture de ses livres, la beauté est toujours au rendez-vous, Tim Willocks faisant de ses récits des voyages initiatiques où les personnages apprennent le prix de l’existence humaine, en sondant leurs propres limites, ce qu’ils sont prêts à accomplir pour rester vivants, d’un point de vue physique, moral, philosophique ou politique.

Tous ses romans ne parlent que de ça, qu’il s’agisse de Green River, Doglands ou La religion, dans les registres différents que sont l’épopée historique, l’aventure animalière ou le récit carcéral. Ne le nions pas cependant, ouvrir un livre de Tim Willocks n’est pas un choix neutre pour le lecteur, il est impliquant, demande une forme d’engagement, certains renonceront face à une violence qui leur sera insoutenable. Mais n’est-ce pas là ce qui distingue les plus grands, cette capacité d’écrire la tragédie humaine dans tous ses aspects, à l’instar d’un Shakespeare ? C’est en tout cas ce qui situe Tim Willocks dans le peloton de tête des auteurs les plus passionnants aujourd’hui.

Son dernier roman, Les douze enfants de Paris est la suite de La Religion, dont l’arrière plan historique était le siège de Malte en 1565, un des épisodes les plus sanglants de la guerre Sainte, qui opposa les Turcs ottomans et la Chrétienté. On retrouve ici les deux personnages principaux, Mattias Tannhauser et sa femme Carla dans le Paris de la nuit de la Saint Barthelemy, le 23 août 1572, une autre boucherie prononcée au nom de la folie religieuse. Tim Willocks mêle une nouvelle fois la petite histoire et la grande, faisant se croiser les personnages de fiction et les protagonistes réels du massacre des Protestants, avec une précision du détail très érudite et proche du Victor Hugo de Notre Dame de Paris et du Dumas de La reine Margot, qui force l’admiration et permet un tableau quasi vivant de la Capitale de cette époque.

Il multiplie les personnages et les points de vue, alternant les chapitres au masculin (Mattias) et au féminin (Carla) sans que la construction du récit n’apparaisse mécanique voire répétitive pour autant. Médecin de métier, grand Maître des arts martiaux, l’anatomie n’a aucun secret pour Tim Willocks qui ne se prive jamais de décrire très précisément les effets d’un coup d’épée ou d’une flèche qui se plante dans un corps, il sait quand le sang coule à flot ou en bouillon, si la mort est immédiate ou longue et douloureuse.

C’est souvent éprouvant, on ne ressort pas tout à fait indemne de la lecture de ce pavé de 930 pages dont il serait strictement impossible de venir à bout sans la force de l’intrigue et la puissance de caractérisation de ses personnages, Tim Willocks allant systématiquement trouver la beauté derrière une monstruosité a priori. Ainsi de Grymonde, sorte de Quasimodo montré d’abord comme un géant meurtrier mais dont la complexité psychologique et le tragique de l’existence nous est révélé ensuite, d’Estelle, dont la première image est celle d’une jeune fille recouverte d’un manteau de rats vivants mais qui va découvrir un instinct maternel insoupçonné, ou de Grégoire, garçon d’écurie défiguré par un bec de lièvre mais qui va s’avérer le meilleur ami et allié de Mattias. Que dire également du personnage d’Alice, la mère de Grymonde, qui est l’un des plus beaux personnages de littérature de récente mémoire, noble et émouvante, dont on se rappellera longtemps. C’est cet amour qu’il voue à ses personnages qui permet à Tim Willocks d’éviter la complaisance que la violence du propos aurait autorisé, et qui fait de Les douze enfants de Paris un roman au souffle romanesque très rare dans la production actuelle.

Les douze enfants de Paris (Éditions Sonatine)

Note: ★★★★½

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