Aphex Twin – SYRO9 minutes de lecture

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L’énorme et mythique logo d’Aphex Twin sur un dirigeable vert criard dans le ciel de Londres… Tout le monde pensait à un canular, le 16 août dernier.

Pourtant, SYRO, premier album en treize ans du seigneur de l’IDM (pour Intelligent Dance Music, un genre en perdition), est bel et bien sorti. Un événement à la fois banal et surnaturel. Banal, car ça n’aurait pas été la première fois qu’une fausse information fuite dans le seul but d’attiser une arlésienne qui n’en finit plus. Ce n’est certes pas les vingt-deux ans qui séparaient Loveless du M B V de My Bloody Valentine sorti l’année dernière, mais pour un homme aussi prolifique que Richard D. James (le fameux monsieur derrière Aphex Twin donc, mais aussi AFX, Polygon Window, Caustic Window, plus récemment The Tuss, etc.), treize années sans nous offrir ne serait-ce que quelques secondes de musique de son alter ego préféré ont laissé comme un vide dans le monde de l’électronique. Cette décennie écoulée aura au moins permis une redéfinition du poids d’Aphex Twin dans la musique moderne. Nombre de critiques se sont notamment attelés à la difficile tâche de décortiquer l’art si étrange, complexe et pourtant beau du génie anglais. Il a même fait son entrée dans la culture populaire, d’abord grâce à Sophia Coppola et à l’utilisation de sa berceuse Avril 14th dans Marie Antoinette, puis surtout par l’intermédiaire de Kanye West et du sample du même titre dans Blame Game, morceau emblématique du monstrueux My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010).

Mais l’attente a pris fin. Ce dirigeable n’était finalement pas qu’un pétard mouillé, mais un ballon rempli de promesses : Richard D. James a prévenu que SYRO n’est que la première étape de son grand retour. Drukqs aura donc enfin une suite, dès le 23 septembre 2014. Quoi de plus normal que de poser ses oreilles pour une première écoute de la bête avant sa sortie officielle à l’IRCAM, l’antre de la recherche musicale mondiale.

Un album d’Aphex Twin, plus que n’importe quel autre artiste, nécessite d’être apprivoisé avant de pouvoir y poser un avis définitif. Autant commencer par l’annonce que tout le monde souhaite entendre : SYRO n’est pas juste un coup marketing de Warp, la maison de disque qui a fait sa renommée grâce à Aphex Twin et ses différents semblables qui ont repoussé les frontières de l’IDM durant les années 1990. Il ne s’agit donc pas d’une énième compilation fortuite du label qui nous a habitué à ce type d’initiatives par le passé, à la fois pour le pire (le bien nommé 26 Remixes For Cash en 2003) et pour le meilleur (la ressortie récente de l’unique LP de Caustic Window qui fuitait depuis des années, en mauvaise qualité sur Internet).

Non, SYRO est un concentré de compositions nouvelles et de qualité qui trottaient toute la décennie durant dans l’esprit torturé de son géniteur. On avait en effet pu entendre XMAS_EVET10 [120] lors du concert gratuit à Metz pour l’inauguration du centre Pompidou en 2010.

Si l’amour pour les titres à rallonge et imprononçables des nombreux albums d’Aphex Twin se retrouve aussi dans la structure des différentes compositions qui les constituent, on peut néanmoins dégager une ambiance globale de SYRO qui fera certainement consensus : le maître mot est « calme », ou plutôt « accalmie ». On découvre un Richard D. James tout à fait serein sur pratiquement l’ensemble de l’album, ne cédant réellement à la folie et à la frénésie de Drukqs que sur deux titres, CIRCLONT6A [141.98] et s950tx16wasr10 [163.97](soit les 6ème et 11ème titres). On comprend donc un peu mieux pourquoi le Monsieur ne cesse de répéter dans les dernières interviewes qu’il mène depuis plus de dix ans une vie de famille en parfaite harmonie avec sa femme et ses enfants, que l’on retrouve tous – ainsi que d’autres de ses proches – sur les diverses chansons, sous forme de voix spectrales et possédées. La sensation qui nous gagne pendant et après l’écoute se rapproche de celle qui définissait deux œuvres majeures de l’artiste, Selected Ambient Works 1985-1992 et Richard D. James Album.

SYRO vient donc compléter cette trilogie laissée vacante, dont l’atmosphère générale est régie par la douceur, la candeur (ce fameux effet boîte à musique qui règne dans certains de ses titres) et même la joie. Cette dernière est d’ailleurs cristallisée ici par certains moments dansants qui parsèment l’album. En cela on se rapprocherait davantage de son side project des années 2000, The Tuss et ses excellents EP et LP. Ce n’est pas un hasard si parfois, on a l’impression d’être face à des chutes de grands crus. Les sonorités, samples et instruments employés de ça et là dans le nouvel opus y trouvent un profond écho. 4 bit 9d api+e+6 [126.26], syro v473t8+e [141.98], PAPAT4 [155] (respectivement 4ème, 9ème et 10ème plages de l’album) sont comme les petites sœurs de Synthacon 9, Last Rushup 10 ou encore Rushup I Bank 12.

Cependant Richard D. James ne fait que très rarement dans la redite stérile et il y intègre d’incroyables breaks inattendus, voire des retournements complets au sein-même des compositions qui désarçonnent l’auditeur, tout en piochant aussi dans les horizons encore inexplorés par lui : les années 80 notamment, en faisant le rapprochement avec le récent revival aperçu chez les Daft Punk ou Todd Terje.

(R)évolution ?

Il est juste de citer les nombreuses références aux précédents opus quand on écoute SYRO, tant l’album sonne parfois comme une compilation des différents travaux du génie.On du mal à croire que treize ans le séparent de Drukqs, tant il est dans la parfaite continuité des différents travaux de l’époque. Il avait d’ailleurs été dit la même chose sur M B V à sa sortie, qui constituait la suite logique de Loveless. En cela, une petite déception vient légèrement gâcher l’écoute de l’album. Après une décennie d’attente, on était forcément en droit d’espérer quelque chose de tout à fait novateur et qui sonnerait aussi dans l’air du temps. Mais ce serait oublier qu’Aphex Twin a depuis longtemps quitté l’univers terrestre et qu’il évolue dans un monde qui est uniquement le sien.

SYRO nous rappelle surtout que Richard D. James est un artiste à part, qui ne ressemble définitivement à personne et qui fait un bien fou à la musique tant il sort des sentiers battus. Et cette nouvelle œuvre serait comme une piqûre de rappel de ce qui le définit, à la fois pour les connaisseurs, mais aussi pour les nouveaux auditeurs. Et, comme il l’a affirmé récemment, il a délibérément choisi de sortir ces morceaux de par leur facilité d’écoute, le « mainstream », selon AFX. On sent qu’il n’a cessé de peaufiner chacun des titres pour préparer leur arrivée dans le monde extérieur, en ajoutant parfois même des sonorités plus modernes aux vieux effets chers au maître (les claps, cymbales et autres synthés rétros). Malgré tout, il est clair que la base est définitivement issue d’il y a plus de 10 ans.

SYRO n’est donc nullement une révolution. Seuls des morceaux comme produk 29 [101] et 180db_ [130] (3ème et 5ème titres), avec leur structure plus simpliste et facilement identifiable, pourraient coller à ce terme. On préférera certainement le premier qui verse parfois dans le beat hip-hop complexe et bruyant au second, chanson répétitive au possible, « bête et méchante » qui pourrait presque trouver sa place à la radio – après 22h. Néanmoins, on parle quand même d’Aphex Twin. Il reste que les deux titres laissent entrevoir une part encore méconnue, voire inconnue de Richard D. James et ouvrent la porte au fantasme ultime d’un AFX « mainstream » et résolument contemporain à certaines occasions dans le futur. SYRO est donc davantage une évolution ou plutôt une mutation lente et sans accrocs d’Aphex Twin dans le 21ème siècle. Et puis, on ne pourra définitivement pas le lui reprocher, cet amour qu’il porte pour les années 90, quand il nous offre un titre comme XMAS_EVET10 [120] (chef-d’oeuvre 2014 ?), anthologie de plus de dix minutes de l’IDM planante de cette glorieuse époque. Le morceau traverse cette décennie, partant de nappes d’ambient angoissantes rappelant le fantastique Selected Ambient Works Vol. II, avant de décoller vers la douceur rythmée des compositions du volume I, sorti en 1992. Puis le titre mue, change constamment, comme une odyssée aux 1 000 périples où l’on voit défiler toutes les périodes d’Aphex Twin : …I Care Because You Do, Richard D. James Album, Drukqs et aussi ses divers projets parallèles. Le tout pourrait être indigeste, mais le talent indéniable de l’artiste fait opérer la magie et érige XMAS_EVET10 [120] parmi les sommets de sa discographie, tout près de Windowlicker, Comme To Daddy, Alberto Basalm ou encore Girl/Boy Song.

Aphex is back !

C’est le message clair et définitif que brandi SYRO. Mais plus qu’un coup marketing, cet album est un coffre à trésor qui attend d’être ouvert et qu’on s’y plonge dedans. De nombreuses écoutes seront certainement nécessaires pour évaluer le réel potentiel de l’opus et il est évident, même après seulement une unique approche, qu’il fait déjà partie de la crème de 2014. Surtout, ce n’est que la face visible de la Lune, car il n’est que le premier d’une (longue ?) série d’albums à venir qu’on espère de tout aussi bonne qualité et, peut être, plus aventureux, même si celui-ci réserve son lot de surprises. Laissez vous tenter par SYRO. Come to Aphex ! « Come To Daddy ».

Aphex Twin – SYRO – Sortie le 23 septembre 2014 (WARP)

Note: ★★★★☆