Caribou – Our love

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Le canadien Daniel Victor Snaith, entité cachée derrière divers pseudonymes tels que Manitoba ou Daphni, a toujours été amateur de sonorités hybrides, entre pop entraînante et expérimentations électroniques de plus en plus inspirées par l’eurodance. Ce n’est pas un hasard si le Monsieur s’est depuis longtemps installé dans la ville de Londres. C’est finalement avec Caribou que le compositeur connaît le succès et un épanouissement artistique, notamment avec le très bon Swim, sommet du style de Snaith sorti – déjà ! – en 2010. Il y explorait chaque facette de sa musique, l’amenant vers de nouvelles contrées, avec la mise en avant d’instrumentations synthétiques au détriment du combo typique guitare-basse-batterie-synthé. Au résultat, en plus du tube interplanétaire Odessa, la présence de morceaux résolument dance comme Sun ou Leave House et leur rythme lancinant coupé de montée sensorielle et hallucinogène, ou d’autres plus électro-pop qui dénotaient de par leur bizarrerie et leur audace – le solo de cuivre en fin de Kaili ou l’atmosphère sombre voire agressive de Found Out. L’accueil critique très favorable et mérité de Swim plaça Caribou sur un piédestal, au coté des Animal Collective et autres The Knife. C’est peu dire que ce nouvel opus était attendu par les amateurs de sons électroniques du monde entier.

Avec Our Love, 4ème album sous la bannière Caribou, le psychédélisme électronique entrevu dans certains titres de Swim refait surface et inonde quasi totalement l’œuvre, à commencer par sa pochette très colorée, semblable à une image kaléidoscopique. Cet objet fantasmagorique, presque ésotérique, renvoie directement aux années 60/70, à l’ère du « flower power » (ne serait-ce pas des pétales de fleur que l’on aperçoit sur la pochette ?) et du « peace and love » (que l’on retrouve donc dans le titre). Mais en réalité, il faudrait surtout chercher les influences musicales vingt ans plus tard, lorsque l’ecstasy remplaçait le LSD, trop « has been » et que les premiers vrais DJ’s installaient leurs trônes dans toutes les boites de nuit et discothèques londoniennes, avant d’envahir le monde et de perpétuer leur règne encore d’actualité. Dans Our Love, Daniel Snaith semble chercher l’ex(cs)tase avec chaque titre, prône l’amour pour tous, ce fameux sentiment qui gouverne les corps enivrés par des psychotropes en forme de petite pilule. Ainsi, il ne faut pas s’étonner que l’auditeur ait l’impression de se retrouver à certains moments en pleine rave-party du début des années 90. Sauf qu’en deux décennies, la musique a heureusement évolué et le nouveau crû du Canadien/Londonien sonne résolument moderne, notamment en imbriquant des beats Hip-hop/R’n’b bien senti au sein des compositions. Tous les éléments devraient donc être réunis pour que Caribou nous offre une nouvelle pièce majeure de la musique contemporaine.

Si Daniel Snaith touche au génie avec les deux titres qu’il a fait fuiter pour promouvoir Our Love – et quelle magnifique publicité ! – c’est à dire l’ouverture Can’t Do Without You et le morceau éponyme, on ne peut s’empêcher d’être gagné par la déception au fil des écoutes. Les deux singles allient ce qui se fait de mieux dans l’électro-pop actuelle. Le premier est une progression lente et intense vers l’extase orgasmique totale, sorte de modèle parfait qui sera décliné dans l’ensemble de l’œuvre. La voix du chanteur n’a jamais été aussi sensuelle et proche de nous, chimère hermaphrodite mi-masculine mi-féminine, seule réelle constante de qualité indéniable de tout l’album. Même la voix de la chanteuse dans Second Chance parait fade en comparaison. Our Love, quant-à elle est indéniablement la meilleure chanson de cette 4ème œuvre, hommage sublime à la dance/house du début des années 90, lorsqu’elle démarre une seconde vie en son milieu, avec des instrumentations « old school » proches de la jungle : l’inévitable clap, une cymbale claquante et régulière et un synthé dansant et chirurgical. Avant cela, Caribou nous faisait naviguer dans les eaux calmes et planantes d’une ambient-pop proche d’un Burial ou d’un Holy Other.

Passé les deux magnifiques tubes de ce Our Love, Caribou ne retrouve pas la même alchimie sur l’ensemble des autres morceaux. Si aucun n’est véritablement mauvais, certains ennuient ou passent à côté de l’effet escompté et un symptôme commun touche la plupart d’entre eux : un début très prometteur qui peine à réellement décoller ou à emballer par la suite. C’est le cas de All I Ever Need et de son beat singulier qui pourrait aussi bien appartenir à une chanson de Drake qu’à une composition de la géniale Grimes. On imagine très bien, d’ailleurs, ce qu’aurait donné ce titre exécuté par de tels artistes. Pourtant, Daniel Snaith n’offre finalement qu’un morceau linéaire qui ne déploie jamais ses ailes, ne surprend pas, à part dans les dernières secondes où l’on croit entendre l’apparition d’une rythmique type dub-step, mais le plaisir est de courte durée. Le trio Dive Second Chance Julia Brightly situé en milieu d’album souffre du même mal. Ils sont tous remplis d’une promesse qu’ils n’arrivent pas à tenir sur le long terme (et encore, deux des trois durent à peine plus de deux minutes). Second Chance, l’exemple parfait de ce qui est interminable, monotone et (presque) inutile.

Heureusement pour l’auditeur, Daniel Snaith est un homme talentueux et incapable de produire un réel navet musical. La ballade électro-planante Silver a par exemple le mérite d’ouvrir de nouveaux champs à la musique de son auteur. Malgré l’apparente linéarité de la chanson, Caribou déploie quelques trésors sonores variés qui nous font voyager dans des univers cosmiques de plus en plus hauts, jusqu’à atteindre une sorte d’extase colorée, appuyée par des notes de synthés enjouées. A l’inverse, l’instrumentale et expérimentale Mars renvoie à Bowls et à Hannibal, toutes deux présentes dans Swim. Ici, le but est justement de surprendre celui qui écoute avec une multitude de variations et de changements de rythme soudains et brusques. On n’est pas loin du DJ Shadow période Endtroducing…, l’émotion en moins, peut être. Enfin Our Love se clôt sur un duo de superbes morceaux, Back Home et Your love Will Set You Free, tellement complémentaires qu’ils auraient pu faire l’objet d’un seul et unique titre épique. Les deux s’imbriquent magistralement pour former une sorte de requiem d’amour qui berce l’auditeur par leur fausse douceur soutenue souterrainement par un tempo bien marqué, n’oubliant pas de s’envoler à certains moments. On peut même entendre une guitare dans le dernier titre. Finalement, Our Love se termine comme il avait débuté, sur une (très) bonne note.

Ce nouveau Caribou est donc une petite déception surtout liée aux espoirs trop grands posés sur les épaules du Canadien depuis son fameux Swim. Car malgré tout, Our Love s’élève quand-même au-dessus de la masse et nous laisse présager d’un avenir pleinement radieux pour Daniel Snaith, qui semble assumer définitivement son virage électronique. Et puis on prend le pari, Can’t Do Without You ou Our Love seront à coup sûr dans tous les tops des meilleures chansons de l’année 2014.

Caribou – Our Love, sortie le 6 octobre 2014 (City Slang)

Note: ★★★½☆