Saint-Laurent5 minutes de lecture

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Miné de l’intérieur par un élan inventif, par un refus du démonstratif et par une volonté rare de questionner les origines même de la figure de l’artiste au XXème siècle, Saint Laurent s’inscrit pleinement dans la continuité intellectuelle du dernier film de Bertrand Bonello.

Là où, en effet, L’apollonide (2011) s’adonnait à une étouffante radiographie de ce que fût et signifia le passage d’un siècle à un autre, plaçant au centre de son programme formel et figuratif la question du seuil, du liminal, du passage, du flou, de ce qui n’est pas encore, de ce qui manque de netteté, du monstrueux donc (on se souvient encore du visage ravagé d’Alice Barnole, emblème absolu de la fracture et des cicatrices, littérales et figurées, d’une structure morale et du système de pensée d’une époque) ici, dans Saint Laurent, ces questions reviennent avec force et intelligence.

Saint Laurent ne décrit pas la vie de l’artiste couturier selon les paramètres courants de la linéarité temporelle, de la chronologie ordinaire, mais organise le portrait de Saint Laurent à partir de l’impératif de la contradiction, de la temporalité désordonnée. Exactement comme dans L’apollonide, Saint Laurent mobilise un dispositif temporel complexe qui consiste à problématiser la façon dont chaque corps, chaque individu, entretient un rapport singulier avec le/son temps. Yves Saint-Laurent apparaît dans le film comme un sujet dont le plus grand drame de sa vie aura été celui bâtir désespérément son existence sur la recherche du beau, sur ce qui par nature ne s’installe pas dans le temps, passe comme une flèche, est éphémère et insaisissable. La puissance d’invention de Bonello tient dans sa manière d’édifier deux mondes totalement déconnectés l’un par rapport à l’autre, le monde du réel et celui de Saint-Laurent, chacun se définissant et se différenciant par un régime esthétique particulier. Le monde de Saint-Laurent est un monde où bien entendu règne la couleur, les formes et où tout est plastique, mouvant, instable.

Le postulat du film consiste à ne pas appréhender le corps de Saint-Laurent comme une biographie, comme un condensé ou un conglomérat de données informatives, mais comme un échantillon de l’Histoire, comme une figure qui porterait en elle la grandeur et la décadence d’un siècle. Cette vocation figurative est bien sûr celle qui ordonna l’œuvre entière de Visconti, dont l’esprit imprègne fertilement le film de Bonello. Comment un homme assiste à la désarticulation du système morale, économique et idéologique qu’il a lui-même produit ? Telle est la question qui revient sans cesse chez Visconti et qui ordonne la logique narrative de Saint Laurent.

Bonello s’installe dans les mêmes parages que ceux de l’auteur des Damnés : ceux d’une chute, d’une terrifiante dégringolade, ceux d’un effondrement. L’esprit Viscontinien s’incarne non pas uniquement à travers le corps abîmé de Helmut Berger, jadis emblème de la beauté masculine, du corps svelte, du pouvoir, mais arrose l’ensemble des images dont le film est constitué. Visconti savait mieux que nul autre comment filmer l’organisation d’une communauté, comment architecturer ses multiples rapports de force et de pouvoir. Bonello s’empare d’un sens de la composition viscontinien afin de déplier la complexité qui se joue dans les rapports entre l’individu et la communauté, entre l’artiste et la société.

Saint Laurent, donc, interroge la substance de l’artiste en général. Quelle est sa responsabilité à l’égard d’une société ? Comment participe-t-il à créer un système idéologique et, donc, des influences déterminantes aux yeux d’une époque ?

Saint-Laurent, à en croire Bonello, constitue l’aboutissement de quelque chose qui commençait déjà à se dessiner sur la figure de Proust : un individualisme triomphant, une attitude dévastatrice de repliement sur soi. Bonello n’hésite pas à revenir sur les liens connus qui se sont tissés entre le néolibéralisme galopant, envahissant, cannibale et le champ de l’art. On devine aussi bien dans la figure de Saint-Laurent ainsi que dans celle de Warhol – cité délibérément à maintes reprises -, l’idée selon laquelle l’industrie capitaliste a confisqué l’esprit émancipé des artistes, les rendant témoins, victimes et producteurs du système dans lequel ils décident de travailler. Il ne s’agit pas pour Bonello de détruire le personnage de Saint Laurent en le présentant comme un artiste voué au péché originel du capital, mais de rappeler, animé par quelque chose qui est plutôt de l’ordre du rappel historique, que la figure de l’artiste au XXème siècle, et encore aujourd’hui, est intimement liée à des notions regrettables qui sont celles du narcissisme exclusif et de la marchandise culturelle.

Bonello n’a pas la prétention ni l’arrogance de livrer une définition fixe de ce qu’est l’artiste, un artiste, mais plus modestement il invite à penser à partir de la figure de Saint-Laurent à tous les artistes qui s’inscrivent dans sa lignée artistique et surtout à tous ceux qui s’opposent radicalement à lui.

Saint-Laurent, sortie en salles le 24 septembre 2014

Note: ★★★★½