The Leftovers – Saison 19 minutes de lecture

The-Leftovers

The Leftovers est à considérer comme un événement pour plusieurs raisons. La série est adaptée d’un livre homonyme acclamé par Stephen King lui-même, écrit par Tom Perrota, l’écrivain à l’origine du film Little Children. The Lefotvers est une série produite et diffusée par HBO et est venu talonner dans le temps l’immense succès de True Detective. Et enfin, The Leftovers est co-écrite par Damon Lindelof, co-créateur et scénariste de Lost, l’une des séries les plus importantes des années 2000, ayant créé un nouveau type de spectateur attaché à la vision du monde que lui renvoie la série et se l’appropriant pour l’habiter pendant les six années de diffusion des six saisons.

The Leftovers, c’est Lost en creux. Dans Lost, les passagers d’un avion se retranchaient du monde et tentaient de poser les bases d’un monde nouveau, sur un territoire pourtant énigmatique et inhospitalier. Ici c’est le monde qui se voit soustrait sans explication de 2 % de sa population.

La série se déroule trois après cet événement surnaturel ayant remué le monde entier, même si la Corée du Nord clame n’avoir perdu personne… L’une des subtilités de la série vient de ce chiffre, le « 2 » des 2 %. Deux ce n’est pas 15 ni 30 %, ce n’est pas suffisant pour que la catastrophe devienne apocalyptique, le monde suivra son cours tant bien que mal, sans ces 2 %. Ce chiffre dérisoire permet au monde de rester debout et à la série de continuer à faire évoluer le monde tel que nous le connaissons, avec un traumatisme surnaturel supplémentaire. The Leftovers n’est pas une série post apocalyptique, ce n’est pas la vision d’un autre monde bâti sur les cendres de l’ancien, c’est la représentation d’un monde en deuil, qui n’arrive pas à se transformer, un monde se terminant, et laissant difficilement la place à celui d’après, qui peine à se faire voir.

The Leftovers raisonne avec un certain concept de « solitude contemporaine » souvent utilisé comme solution de facilité dans beaucoup de films récents, Her de Spike Jonze en étant peut-être le meilleur exemple, montrant un homme et une technologie finalement irréconciliables et limitant le monde à ce schéma binaire peu intéressant, celui de l’homme triste, horizontalement  face à ce qu’il a créé.

L’homme de The Leftovers s’est fait prendre au dépourvu, il pensait s’être plus ou moins débarrassé de la religion et la voilà qui semble revenir sous la forme d’un miracle négatif, d’un châtiment. Cette même religion apparaît également comme l’une des sources de salut possible. Ces hommes et ces femmes qui ont disparu laissent l’humanité bien seule. Où sont ils ? Pourquoi sont-ils partis sans nous ? Ce sont bien les survivants qui sont les victimes de ce ravissement inconcevable et non les disparus, qui ne peuvent eux, se trouver qu’en un endroit meilleur.

Cet humain post-trauma de The Leftovers, c’est d’abord Justin Theroux interprétant un flic alcoolique qui résonne avec True Detective, mais encore plus avec une – voire LA – série HBO  : The Wire. Jimmy McNulty, qui au fil des saisons de la série Baltimorienne se révélait de plus en plus médiocre et impuissant, fait penser à Kevin Garvey, le personnage admis comme principal de The Leftovers. Cette filiation n’est pas anodine, car si McNulty pouvait voir et toucher ses adversaires d’une façon tangible, Garvey ne peut ni les nommer, ni les comprendre. Sa femme a rejoint une secte, sa fille se rebelle et son père qui fut son supérieur dans la police est interné en asile psychiatrique, ce qui ne l’empêche pas d’être le compagnon de la maire de la ville. Cette vie bordélique en partie causée par la catastrophe, plonge le personnage comme tous les autres, face à une inquiétude profonde qui est celle de la série, face à ce monde aberrant qui continue pourtant d’avancer.

Le monde avance donc et certaines vies n’en sont pas plus affectées que cela. D’autres en revanche (celles sur lesquelles se focalise la série) n’acceptent pas de continuer à vivre dans l’après. C’est le cas donc d’une secte formée à la suite de l’évènement, The guilty remnant. Un étrange groupe habillé de blanc, fumant cigarette sur cigarette et communiquant lèvres fermées, par l’écrit uniquement. Ils repeignent tout en blanc, vivent en communauté, provoquent les habitants pendant la journée de commémoration de la catastrophe… Ils n’acceptent donc pas que le monde n’ait pas changé, que l’évènement n’ait pas fait naître un nouveau modèle de vie, de rapport au monde que eux peut-être, par leurs étranges pratiques tentent d’inventer et de maintenir.

Leurs pratiques sont mal reçues par le reste de population et la secte se fait régulièrement lyncher, parfois d’une manière extrême dans une séquence à la limite du supportable (qui révélera par ailleurs plus de choses qu’elle n’en a montrées). Les pratiques du groupe dans ses tentatives quasi religieuses, malgré son leitmotiv « not a cult ! », peuvent évoquer certains artistes contemporains abordant le problème de la mémoire. Ils entassent des vêtements de disparus dans une église vide, on pense à Christian Boltanski, ils remplacent les disparus par des mannequins à leurs effigies, on pense à Tadeusz Kantor… Cette utilisation du symbole et de l’acte au bord du happening artistique pour tenter d’imager une froide mélancolie, donne à ces figures pâles que sont les membres des Guilty Remnant et qui traversent la série, une aura qui s’apparente à un début de réponse quasi esthétique au phénomène, une posture possible.

Si la série et ses scénaristes ont l’air bien décidés à laisser dans le flou la catastrophe qui a fait s’évaporer 2 % de l’humanité, ils organisent des réponses dans le monde qui reste. Certains s’emportent contre les animaux, et peut être, suggère la série, qu’ils n’ont pas complètement tort. Certains se font gourous et soignent la douleur des autres, au prix de devenir violents et tyranniques, et d’autres vivent en communauté, s’habillent de blanc et fument en silence.

Puis il reste les autres, Kevin Garvey, le flic, mais aussi Nora Durst, qui a vu disparaître son mari et ses deux enfants le jour de la catastrophe, et Matt, le pasteur du coin, qui continue de croire que l’événement fut une punition divine et que la réponse est divine, elle aussi, malgré la récupération de son Eglise par la secte des Guilty Remnant.

Si les personnages et en particulier Kevin cherchent des réponses, ils en formulent également par eux-mêmes, adaptent leurs vies, s’entraident et tentent d’oublier. La série nous montre donc leurs vies et leurs relations, celle du pasteur avec les fidèles qui restent, celle de Kevin avec sa fille… La vie continue ou essaye de continuer, mais le non-dit n’est jamais loin, l’événement est au bout des lèvres de tout le monde et le spectateur rage derrière son écran face à une série ménageant autant ses questionnements fondamentaux par rapport à son argument de départ.

Alors que faire ? Que montrer ? Faire des personnages des enquêteurs ? Les résigner ? Ce qui est arrivé est arrivé, explication ou non, il faut continuer à vivre. Et c’est précisément contre cela que s’indignent les Guilty Remnant, comment peut-on continuer à vivre après cela, c’est au fond la question qui se trouve en germe au fond de chacun des personnages et qui les bloque dans à peu près tout ce qu’ils entreprennent pour tenter de vivre, justement.

Tout cela est très solennel, peut être trop. On pleure beaucoup dans The Leftovers et pourtant assez peu devant The Leftovers. L’aberration de la catastrophe est telle que cette noirceur un peu systématique se voit tout de même justifiée. Impossible de ne pas soupirer de temps en temps face aux séquences de remises en question larmoyantes des personnages, mais la série se doit de maintenir une certaine forme de cérémonial si elle veut conserver l’épaisseur du mystère de son présupposé de base.

Le rapport à la religion chrétienne est central comme il doit sociologiquement l’être dans ce genre de petite bourgade de l’est des États-Unis, il trouve son incarnation dans la mise en scène et notamment la lumière. La série insiste régulièrement sur des motifs chrétiens délocalisés, un personnage se passe de l’eau sur le visage dans sa salle de bain et la séquence devient un baptême, un père sauve sa fille des flammes et voilà une pietà. Cette inscription des corps et visages dans un univers visuel formellement pétri de références bibliques fascine par son insistance, trop de lumières divines, trop d’appels aux cieux, la série échappe au puritanisme et au romantisme de la pureté tout en conservant des ornements esthétiques gracieux appelant des images vieilles de plusieurs siècles, convoquant une dernière fois l’imaginaire d’un monde qui se clôt sur lui-même.

Montrer les hommes tenter de se rassembler autour d’un événement négatif, comme une date évoquant le début d’une guerre ou un génocide. Sauf qu’ici l’évènement n’est pas du fait de l’homme, l’homme le subit et l’événement détraque son monde. C’est le délire interprétatif geek qui arrive dans le réel, le grand « pourquoi » et les théories science-fictionnalistes ont dorénavant une raison d’être, un ancrage dans le monde. Il y a bien une rupture dans l’enchaînement naturel des phénomènes, quelque chose a déraillé, quelque chose du monde ne s’explique plus. Et il fallait ce scénario incroyable pour que toute la mélancolie et le désespoir d’un monde en guerre, d’un monde épidémique, d’un monde inégalitaire, se cristallise dans quelques vies d’une petite ville de la côte est des États-Unis. Pour cela et malgré ses quelques scories, il faut voir et aimer The Leftovers, comme on a pu aimer Lost qui, avec ses clichés et artifices télévisuels nous avait montré une humanité qui avance et recompose le monde, malgré son face-à-face avec l’inacceptable et le désespoir.

Note: ★★★★☆

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