La ville, de Martin Crimp au Théâtre National de Toulouse3 minutes de lecture

La ville

Tout commence par un dialogue on ne peut plus banal entre Clair et Christopher, mari et femme, elle traductrice et lui informaticien dans une grande multinationale. Chacun raconte sa journée à l’autre mais déjà, dans la conversation, dans la façon dont se distribue la parole, le contenu de leur récit, les postures, s’immisce petit à petit une « inquiétante étrangeté ». Un sourire est mal interprété, l’un coupe les phrases de l’autre, on sent que le couple se délite, ne s’écoute plus ou mal, une distance se crée, un danger rôde autour d’eux sans qu’on puisse le définir précisément. Ce qui est contenu en germe dans ce premier acte de La ville, la rencontre de Clair avec un auteur avec lequel elle va s’associer, la perte du travail de Christopher, va conduire à l’irruption dans leur quotidien de situations de plus en plus inquiétantes, absurdes et angoissantes.

C’est la voisine du couple, Jenny, une curieuse infirmière qui vient faire le récit d’une guerre lointaine où est engagé son mari, où «ceux qui s’accrochent le plus à la vie » sont pourchassés sans relâche, où les villes sont réduites en cendres. C’est l’absence des enfants, dont il est beaucoup question, mais qui sont relégués d’abord dans une absence quasi fantomatique, puis dans une incarnation grotesque. Le petit coin de jardin de Clair et Christopher est contaminé par le dehors, le dedans ne fait plus rempart contre la réalité du monde. Le réel politique et économique s’insinue au fur et à mesure dans la vie du foyer pour en faire imploser les fondations. Le texte de Martin Crimp (dans une traduction de Philippe Djian) est subtil et précis, la mise en scène de Rémy Barché alterne la sobriété du décor et des éclairages avec des épisodes burlesques inattendus (Christopher qui tire sur la voisine avec un pistolet d’enfant…).

Mais ce que Martin Crimp révèle en filigrane, c’est aussi le processus fictionnel, la construction du récit, la réalité des personnages, la capacité à inventer une histoire, le questionnement des perceptions. La pièce devient in fine un espace mental où Clair s’essaie à la fiction, la Ville étant cette tentative d’ébauche d’un roman. La solution se trouve dans son journal où elle écrit : «J’ai inventé des personnages et je les ai mis dans ma Ville [] Si j’arrivais à trouver la vie dans ma ville, je pourrais devenir vivante». Mais dans cette ville qu’elle a créée, il n’y a personne, les murs ont été détruits pour laisser la place à un paysage désertique, en cendres. La pièce qui s’est jouée devant nos yeux, les personnages qui s’y sont parfois agités en vain ne sont en fait qu’un trompe l’œil. Et à travers l’esprit de Clair, c’est aussi celui de Martin Crimp qui nous est donné à voir, auteur cruel et drôle, à l’écriture aiguisée qui porte sa proposition théâtrale à un niveau méta qui interroge intelligemment les certitudes du spectateur.

Note: ★★★★☆