Live Story | Primavera Sound Festival9 minutes de lecture

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Cette année encore, le festival  Primavera Sound à Barcelone alignera l’une des programmations les plus alléchantes de la saison et a annoncé un line up impressionnant. Jugez-en plutôt : Radiohead, LCD Sound System, Sigur Ros, PJ Harvey, Tame Impala, Last Shadow Puppets, Animal Collective, Air, Beach House, Savages et même John Carpenter pour l’une de ses premières prestations live.

Familiers du rendez-vous catalan depuis 2011 – qui a connu une progression de la fréquentation fulgurante en moins de quatre ans, au risque de rendre le site saturé, voire infréquentable -, nous y avons vécu de beaux moments de musique dont nous nous souvenons aujourd’hui sous la forme de ce best of des meilleurs concerts vus au Parc del forum.

Pulp – 2011

On a vu Jarvis et les siens l’avant veille au Bikini à Toulouse, dans un contexte beaucoup plus favorable – assistance réduite, son parfait, set de deux heures – pour un warm up qui avait rassuré sur les intentions du groupe. De ce reunion tour, on craignait le revival pathétique et complaisant mais a contrario des Pixies, Pulp ne se reforme pas pour des raisons fiscales, mais bel et bien pour donner du plaisir à son public qui ne les a pas oubliés malgré la décennie nous séparant de leur split. Il fallait pourtant que le groupe confirme l’essai toulousain devant une audience massive, la plus forte affluence du week-end, et la pression médiatique. Sur scène, le décor en papier alu du Bikini est logiquement troqué contre un mur d’écran qui occupe tout le back line et un logo géant en néon, la grosse production est de sortie. À Toulouse, on a vécu un instant privilégié de happy fews, à Barcelone, Pulp est venu défendre le titre et on peut compter sur Jarvis Cocker pour assurer le show.

« It’s not about ancient history, we are making history » affirme-t-il devant un public conquis. Sur  I spy, il capte au moyen d’une caméra stylo la demande en mariage d’un jeune couple au premier rang, moment d’intimité inédit dans ce contexte gigantesque. Mine de rien, à travers ce petit scénario malin, Pulp ne dit rien d’autre que sa connexion profonde avec son public, ces petites gens dont il parle dans ses chansons, dont il ne raconte rien d’autre que les histoires simples et quotidiennes pour en faire des petits courts-métrages drôles et universels sous la plume de Jarvis Cocker. Common people clôt le set principal dans l’euphorie générale et le groupe revient pour un dernier morceau, Razzmattaz qui est aussi le nom d’un club célèbre de la ville.

PJ Harvey – 2011

En voyant monter PJ Harvey sur scène, droite dans son habit blanc, une couronne de plume dans les cheveux, son auto harpe calée à l’épaule, on se dit que la diva du Dorset, avec maintenant près de 20 ans de carrière derrière elle, affirme avec beauté et autorité sa maturité. Son dernier opus Let England Shake est sans nul doute l’un de ses meilleurs albums, en tout cas de récente mémoire. Elle y dresse un portrait de son pays sans concession, entre amour et haine, espoir et déception, y décrit les conflits guerriers d’hier et d’aujourd’hui, la colonisation, l’engagement militaire derrière les Etats-Unis, le délitement culturel, économique et politique. Si les textes expriment un constat sans concession su l’état de l’Angleterre, avec une ambition littéraire rare, la musique est a contrario lumineuse, remplie d’énergie positive, de bonheur manifeste de jouer en toute simplicité, le spectre vocal est d’une variété incroyable, les motifs sonores sans cesse renouvelés. Si on écoute en boucle cet album sans nous lasser depuis sa sortie, on craignait cependant que les concerts ne privilégient que le matériel récent comme ce show case donné à la Maroquinerie en février dernier. On avait tort, en jouant très tôt dans le set un C’mon Billy issu de son chef d’œuvre, To bring you my love, PJ Harvey ne fait pas de doute sur sa volonté d’alterner entre les nouveautés et les grands classiques. Les morceaux les plus rocks, The sky lit up, Big exit ou Meet ze monsta trouvent une nouvelle énergie aux mains d’un groupe plus folk qu’électrique. Isolée physiquement des autres membres sur scène, n’excluant cependant pas une évidente complicité musicale, la demoiselle Polly Jean n’est pas un modèle de communication avec le public, il faudra une ovation finale (qui ne la fera pourtant pas revenir) pour la voir esquisser un sourire, manifestement émue par une telle réaction, de surcroît dans le contexte d’un festival.

James Blake – 2013

James Blake en concert, c’est une expérience telle qu’on en vit assez rarement. Quand le jeune prodige du dubstep anglais monte sur la scène Primavera, la deuxième plus grande du festival, la foule est nombreuse et compacte pour accueillir un habitué des lieux qui progresse dans la hiérarchie de la programmation après avoir joué deux ans plus tôt sur la scène Pitchfork, plus intime. Si on regrette d’observer de loin James Blake et son groupe, on s’aperçoit très vite que sa musique convient aussi bien aux petites audiences qu’à la multitude. Lorsque  la première ligne d’infra-basses surgit des subwoofers, le public réagit d’un seul bloc. Jamais on n’a ressenti à ce point de façon viscérale, dans ses jambes, son ventre et son cerveau  une musique qui provoque les ondulations de tous les spectateurs, comme soumis à des secousses sismiques. Heureusement, la musique de James Blake ne se limite pas à ces moments telluriques mais peut s’apparenter à une forme de soul moderne, qui fait la part belle au piano, au travail sur les textures sonores et aux modulations de la voix, aux pauses, aux silences… On a réellement l’impression d’assister à une proposition inédite, nouvelle, en avance sur son temps.

The national – 2014

On n’avait pas beaucoup écouté leur dernier opus, Trouble will find me, sorti l’année d’avant. Sans doute car le disque n’offrait pas suffisamment de rupture dans la discographie du groupe, qui donnait l’impression de ronronner une formule connue et parfaitement maîtrisée, celle d’une pop noire et romantique. Mais il faut admettre, à les voir jouer, qu’il n’y a aucun déchet dans la musique de The National. Chaque morceau est une petite perle de construction mélodique et d’écriture, et Matt Berninger offre une performance totalement habitée, tout en charisme et en autorité.

Le chanteur aux faux airs de prof de faculté est totalement imprévisible sur scène. Souvent cassé en deux sur son pied de micro, il grimpe sur la structure de scène, puis descend sans prévenir dans le public au milieu duquel il se balade longuement. Véritable cauchemar pour la sécurité, il est aussi la bête noire de l’ingénieur du son et à force de se servir de son micro comme d’un marteau, survient ce qui devait arriver : la panne, qui force son guitariste à chanter la partie vocale d’un Terrible Love qui clôt le concert de façon dantesque. Le groupe accueille Justin Vernon sur Slow Show et nous fait regretter de n’avoir pas pu assister au concert de Volcano Choir, la veille à la salle Apolo, concert pour lequel nous avions nos entrées… Il fait monter ensuite Hamilton Leithauser (croisé plus tôt dans le public pendant le set de The Wedding present) et Paul Maroon (ex Walkmen) sur scène pour Mr November. Matt Berninger rend hommage au premier en avouant avoir tout appris de lui lors de leur première tournée en commun et saluera sa section de cuivre en affirmant qu’avant de les intégrer au groupe, « We sounded like shit ». Talent et humilité : la classe.

Godspeed you! Black Emperor – 2014

Pour les avoir déjà vus sur scène, on sait que Godspeed you ! black emperor est l’une des expériences live les plus puissantes qu’il soit possible de vivre dans une salle de concert. Le groupe produit un impact à la fois mental et émotionnel assez formidable sur l’auditeur, de par la structure et la durée des morceaux, tout en répétitions et en crescendos. Ils ont cette capacité de produire un état proche de la transe ou de l’hypnose. La seule question était de savoir si cette musique allait passer le stade des grandes scènes de festival, avec ses conditions spécifiques – d’horaires, de public, de son -. Les premières minutes du concert suffisent à nous convaincre que nous allons vivre un grand moment avec ces Canadiens. Il faut les voir prendre littéralement possession de la scène, s’installer un-à-un en arc de cercle, la façon dont chacun vient joindre son instrument au motif en cours, pour nous rendre compte qu’il ne s’agit pas d’un « groupe » au sens traditionnel du terme, mais bel et bien d’un « collectif », avec ce que cela implique en termes de posture – pas de leader, aucun musicien n’est mis en avant au détriment d’un autre – mais aussi, politiquement.

Car les vidéos projetées en fond de scène sur pellicule, majoritairement en noir et blanc et dans un format proche du Super 8, figent les images de notre monde – paysages post industriels et désertiques, manifestations du printemps d’érable, surveillance policière – dans une forme d’archive déjà datée qui observe la fin d’un empire dont la musique de Godpseed serait la bande son. Un véritable geste activiste donc, foncièrement anticapitaliste, même si l’intention n’est pas annoncée telle quelle, il ne peut échapper que le projet de Godspeed est plus global que strictement musical. Et au terme de la petite heure quarante qui nous a fait passer par toutes sortes de sentiments paroxystiques, nous revient l’une des images qui ouvrait plus tôt le set. Un simple mot : « Hope », comme une incantation contre les puissances du mal – politiques, religieuses, financières – qui mettent à mal les pays et les peuples, espoir autour duquel Godspeed nous rassemble pour célébrer l’hypothèse d’une autre façon de vivre ensemble, d’un monde nouveau lorsque le nôtre sera venu à sa perte.

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