Les ogres3 minutes de lecture

lesogres_06

Masses informes que ces Ogres mis en scène par Léa Fehner dans le cadre d’une opulente adaptation de Tchekhov aussi bien que dans la vie de leur troupe. Hurlant, s’agitant, exposant dans un premier degré presque gênant l’étendue de leur exubérance, ces bêtes de scène ne semblent n’y mettre en exergue que leur propre folie et leur profond désir du regard d’autrui. Il apparaît alors pertinent d’observer comme la démarche de la réalisatrice de Qu’un seul tienne les autres suivront établit des connexions avec ses pions. Son second film, comédie humaine égocentrique, prend les traits d’un cruel théâtre de marionnettes ou chacun devra souffrir les affres de son égocentrisme d’homme et de comédien, dans le conflit et la violence et pour le seul bon plaisir de leurs spectateurs.

Faut-il haïr à ce point les comédiens pour en tirer tout le jus ? Est-il réellement nécessaire de les présenter à leur public sous les traits de monstres névrotiques vociférant leurs souffrances plus encore que leur désir d’en venir à bout ? S’il appartiendra à chacun d’apporter ses propres réponses à ces interrogations, il semblera difficile, malgré son passage en force, de nier l’efficacité du dispositif de Léa Fehner. En effet, Les ogres et les différentes séquences de conflit de troupe qu’il nous soumet s’avèrent pertinents dans leur discours sur l’égo, exaltants dans leur ode à la liberté comme échappatoire et justes dans leur idée que ces histoires de famille ne sont, au fond, que vanités, bien vite emportées par les réalités de naissances venant rapidement apaiser les âmes et resserrer leurs liens.

S’il émeut parfois, il interroge également et la partition des comédiens – tous en surrégime – impressionne souvent. L’œuvre semble alors implacable et c’est peut-être son talon d’Achille. Grandiloquent, épuisant, resservant louche après louche, Deux heures et vingt-quatre minutes durant ses conflits exhibitionnistes, le film de Léa Fehner semble faire du cinéma pour faire du cinéma, émouvoir pour émouvoir, discourir pour discourir, sans jamais faire preuve d’une nécessité ou d’une intention supérieure. En filmant ses comédiens de manière à exacerber la violence de leurs mouvements, la cinéaste amplifie cette idée qu’ils sont les marionnettes de son cirque et que ce dernier n’est que monstratoire. Dissimulés sous les costumes, les paillettes et le maquillage, les comédiens de sa troupe sublimeront hélas autant leur vie qu’ils la rendront imperméable. Toutefois serait-il injuste de nier l’efficacité et la sincère énergie d’un tour mis en œuvre avec une réelle et touchante rage de filmer, de narrer, puis de jouer, finalement, des coudes avec ce que l’on voudrait appeler le grand cinéma. Un cinéma capable d’en faire autant sans pour autant trop en faire ni se regarder le faire, un cinéma-essence qui est avant tout un cinéma de l’être.

Note: ★★★★☆