Entretien avec l’équipe de This is not a love song festival

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Cette année encore, le festival This is not a love song à Nîmes sera THE place to be le premier week-end de juin. Même si We Love Green à Paris alignera au même moment LCD Sound System, PJ Harvey et James Blake, que Primavera programme Radiohead et John Carpenter, on prendra une nouvelle fois la direction du Gard, en dépit de la concurrence. Question d’ambiance, de dimension et d’état d’esprit. Pour comprendre cette alchimie si particulière que l’on trouve à TINALS, nous avons interrogé ceux qui organisent cet événement sur les secrets de leur recette magique. Nous avons posé nos questions à Fred Jumel (directeur de Paloma où se déroule le festival), Christian Allex (co directeur artistique), Mathieu et Pablo (de l’association Come On People qui co-organise). Une joyeuse bande de passionnés qui se font plaisir et qui nous font plaisir aussi chaque année.

Frédéric, peux-tu nous présenter Paloma et nous expliquer ce qu’est une SMAC ?

Fred :   Paloma est une scène de musiques actuelles ouverte en 2012, elle figure parmi les 10 salles les plus importantes du territoire national de par sa dimension – près de 6 000m2 avec une grande salle de 1400 places, un club de 350 places, 7 studios de répétitions, un studio d’enregistrement, des salles de formations, 6 appartements – et son projet -110 spectacles par saisons, 250 groupes répétants dans nos studios, une vingtaine de formations -. Au-delà de sa programmation pointue et exigeante Paloma est un lieu de résidence de création important.

À quel moment est née l’intention d’organiser un festival sur un site aussi jeune ?

Fred :  Dès que nous avons commencés à écrire le projet du lieu, nous souhaitions, avec Christian, monter des moments forts, de type festivalier, pour rythmer notre saison et toucher un public plus large que ce que nous aurions pu espérer en présentant des artistes de niche ou émergent dans notre club. La rencontre avec Come on People à imposé TINALS comme une évidence : nous fréquentions les mêmes évènements, avions les mêmes goût pour faire la fête, possédions les mêmes album sur nos platines et avions l’énorme envie de nous jeter dans l’aventure d’un festival.

Pablo : L’idée a germé dés nos premières rencontres avec Fred et Christian en fait, plusieurs mois avant l’ouverture de la salle qui date de septembre 2012. On s’est vite aperçu qu’on aimait la même musique, dite « indépendante » et qu’il lui manquait un temps fort dédié dans le sud – à part quelques évènements comme le Midi festival à Toulon -. La volonté est présente depuis le début. Formellement, ça s’est décidé fin 2012, sur un trajet en voiture on s’est dit « Bon, on le fait ce festival ? ». Six mois après naissait TINALS !

En trois ans, le festival a grandi très vite, êtes-vous surpris du succès qu’il rencontre ?

Fred : Oui et non, un festival est toujours une vrai prise de risque. Nous ne souhaitons cependant pas tomber dans le piège de la course à la tête d’affiche.Nous souhaitons rester un festival, intime, à taille humaine, que nous portons entre amis, où les enjeux ne sont que de nous faire plaisir et de partager un moment fort avec le public. Je crois que le public l’a vite saisi, un festival de passionnés pour passionnés, mais sans prise de tête et avec beaucoup de simplicité. Il était important aussi que les artistes se sentent bien, nous aimons l’idée que les groupes programmés passent plus de temps à regarder les shows des autres groupes plutôt que de rester enfermés dans les backstage. Cet état d’esprit a aussi contribué au succès du festival.

Pablo : Il y avait une vraie attente, un vrai public, qui avait l’habitude de migrer vers Primavera à Barcelone. On connait bien le territoire et les gens étaient demandeurs d’un événement comme celui-ci. Après, oui, on reste toujours très agréablement surpris des retours positifs qu’on peut avoir et de l’assise qu’a pris TINALS au niveau régional et national.

Christian, peux-tu nous expliquer en quoi consiste ton travail de directeur artistique ?

Christian : Soit je te balance l’image idyllique de programmateur que tout le monde se fait, soit je te dis que c’est plus un boulot de business, de trader. Cela n’enlève en rien la passion, au fait d’écouter beaucoup de musique, d’être en recherche de nouveaux sons et d’artistes avec des univers incroyables, de les voir sur scène et ensuite d’assembler tout cela dans les lieux dont on me confie la programmation. Ensuite, tout dépend du niveau de festival. Je travaille aussi pour les Eurockéennes de Belfort et le Big Festival à Biarritz, et quand je fais ces programmations-là et que je dois négocier des artistes très internationaux comme Sting ou les Chemical Brothers, on est vraiment dans un boulot de trading où il s’agit de faire des offres et d’emporter l’offre finale pour avoir l’artiste. C’est intéressant car on est content quand on obtient l’artiste mais ça enlève le côté purement musique. Là où je m’éclate très fortement avec TINALS, c’est que j’ai une liberté totale, c’est un exercice de style, un petit haïku japonais où il faut résumer une photographie de la scène musicale indie en trois jours, quatre scènes et une cinquantaine d’artistes. Je peux mettre des groupes totalement inconnus comme No ZU ou des grands classiques réactualisés comme Lush ou Dinosaur Jr. Donc c’est une vraie récréation et un vrai plaisir de programmation.

Justement, peux-tu nous parler du contexte général des festivals européens ?

Christian : Les gros festivals européens sont devenus des modèles économiques incroyables qui permettent de faire en quelques jours un chiffre d’affaire de plusieurs millions. Ce qui ne doit être possible que dans le secteur de la mode ou du luxe. Cela devient très vite intéressant pour des marques, des investisseurs privés car cela fait une communication forte pour un territoire, cela lui donne une accroche jeune et moderne, il devient un lieu d’expression artistique et culturel, mais aussi d’échange et de business pour un tissu économique local. C’est un peu comme pour un match de foot ou des entreprises vont acheter des loges et rencontrer leurs futurs clients. Il y a ce phénomène-là sur les festivals. C’est un bon compromis entre un lieu de culture pour les jeunes et les moins jeunes et un objet économique incroyable.

Qu’est ce qui décide un groupe à venir jouer à TINALS ?

Pablo :  C’est un tout, une ambiance. Tinals est un festival très confort pour les artistes, il y a beaucoup d’espaces, de grandes loges et surtout du calme et du soleil. Et sur des tournées de 6 mois c’est important. Ça se sait, on accueille souvent des artistes, techniciens ou tour managers qui sont venus plusieurs fois, parfois sur d’autres projets. Cette année par exemple, on a appris que la chanteuse de Palehound était en co-location à Boston avec la chanteuse de Speedy Ortiz, qu’on a reçu en 2014. C’est pas impossible qu’elles se soient passées le mot !

Christian : On a deux avantages : être sur la route de Primavera avec une offre artistique incroyable qui commence seulement à s’arrêter en France. Et puis l’autre avantage, c’est que c’est Nîmes. On a créé un état d’esprit qui n’est pas branché que musique. C’est un festival où tu viens passer un moment agréable en famille ou avec des potes, où tu ne picoles pas de façon outrancière, où tu ne commences pas à être bousculé à partir de minuit parce que ça commence à virevolter… TINALS a cette différence d’être une petite parenthèse enchantée, hors du temps. Et puis le site est petit, ce qui permet une proximité de discussion et d’échange avec le public.

L’une des particularités du festival, c’est son esprit familial, ses animations DIY. Comment réussir à concilier son évolution tout en maintenant cette intention ?

Pablo : C’est une question de volonté. Si on a envie de faire grandir le festival tout en gardant ce côté cool, ensoleillé, confort et familial, alors on peut le faire. Ce n’est absolument pas incompatible, jusqu’à une certaine taille qu’on s’est promis de ne pas dépasser. Cette année en tout cas, et bien qu’on ait quelque peu augmenté la jauge, l’état d’esprit, l’ambiance et le bien être seront identiques.

Christian : On est passé d’une jauge de 1500 spectateurs par jour à 4000 par jour en trois ans sans pour autant casser l’identité. Si on devait évoluer, cela voudrait dire doubler la surface du site et donc convoquer des têtes d’affiche beaucoup plus grosses. Mais nous sommes aussi une salle avec une activité à l’année, qui se branche sur le festival en parallèle, ce qui fait un double boulot assez lourd. Augmenter la capacité du festival impliquerait d’avoir une équipe indépendante qui ne s’occupe que du festival, cela engendre beaucoup de choses d’un point de vue de l’organisation et là tu peux perdre ton esprit. Pour le moment, on est plus à vouloir installer et trouver notre modèle économique.

Quand débute le travail sur la programmation ?

Christian : J’y pense tout le temps. Ce qui ne veux pas dire que je fais mes offres tout de suite. Un groupe super branché le vendredi peut devenir complètement has been le lundi. Là j’ai repéré des choses intéressantes mais je vais attendre de voir comment elles évoluent pour éventuellement les faire l’année prochaine. Et puis il y a les têtes d’affiche. Foals, je les ai pistés assez rapidement car je savais qu’ils demandaient énormément d’argent pour aller sur des festivals d’été à 30 000 personnes. Comme ils étaient déjà venus à Paloma faire leur tournée, j’ai appelé leur agent pour leur proposer la moitié de ce qu’ils prennent ailleurs et qui est déjà beaucoup pour nombre budget. Je leur ai vendu l’ambiance et l’atmosphère et ils ont accepté. Air a commencé en novembre à penser à se reformer. Comme je suis assez proche d’eux et de leur agent, je leur ai proposé de venir faire une résidence à Paloma et de la financer en échange d’une tête d’affiche sur TINALS.

Sur quels groupes émergents misez-vous cette année ?

Christian : J’ai été à un festival qui s’appelle CMJ et qui se déroule à New York au mois d’octobre et j’ai vu pas mal de groupes issus de la scène new-yorkaise dont Yak, Car Seat Headrest, Weaves, Downtown Boys ou Luke Winslow-King qui vient de la Nouvelle-Orléans. Et j’ai pris des claques à chaque fois sur scène. Chocolat, je les ai vus trois fois dans la même soirée en me prenant à chaque fois une grosse calotte. Je me dis que ça devrait aussi marcher sur le public français et que ce serait génial que le public de TINALS se prenne la même claque que moi, le partage sur les réseaux et que les groupes s’installent de cette façon.

Comment décririez-vous la programmation cette année ?

Pablo :  Qui dit musiques indépendantes, dit champ des possibilités très large. On se base davantage sur l’état d’esprit des artistes, sur leur manière de concevoir la création, sur leurs prises de risques et leur démarche artistique, que sur leur style. L’indépendance, elle se situe là, plus que dans l’esthétique musicale. Donc je ne crois pas que la programmation soit spécialement ciblée rock indé, elle l’a toujours été tout en étant toujours très large. Même si peut être que cette année on a davantage de groupes à guitares. Je pense qu’on essaie juste de proposer des groupes qui nous touchent par leur propos et leur démarche, plus que par leur style. Et qui peuvent bien sûr toucher un public.

Christian : Pour moi, cette année, la programmation est basée sur l’héritage du rock, la guitare plutôt que le sampler, c’est pourquoi on a viré la musique électronique. Le seul truc qui pourrait manquer c’est le hip hop, avoir des groupes un peu sulfureux comme Vince Staples, Anderson. Paak ou Designer. On n’a pas réussi à en avoir un seul car les mecs demandent des sommes de plus en plus folles.

Quel est l’artiste que vous êtes les plus fiers d’avoir programmé, toutes éditions confondues ?

Pablo : Peut-être Cat Power, en solo, en 2014, sur la 2ème édition. Ça nous a inconsciemment fait franchir un cap. On s’est dit qu’à partir de là, on pouvait toucher des artistes qu’on ne pensait pas atteindre au début. Notamment des artistes emblématiques, des figures, des pionniers du genre, comme Chan Marshall. Puis le concert était magnifique.

Christian : Daniel Johnston avait joué lors de la première édition dans la grande salle. Beaucoup de gens ne le connaissaient pas et sont repartis très émus. J’étais aussi content de Sleaford Mods l’an dernier qui est un OVNI que je suivais depuis un bout de temps et c’était un beau moment aussi.

Si vous ne deviez conseiller qu’un seul groupe cette année, celui qu’il ne faut pas rater, ce serait lequel  et pourquoi ?

Pablo :  Girl Band sans doute. Un des meilleurs disques de 2015, hyper brutal et tout de même très travaillé. Un groupe très punk dans l’esprit et assurément une vraie expérience en live. À voir le dimanche 05 juin.

Christian : NO ZU, car c’est une tribu très éclectique. Il y a du Talking Heads dans leur musique, un côté funk blanc, psychédélique un peu ba-ba, années 80 également, kraut rock… Ils mélangent plein de choses et j’aime beaucoup ce projet. Et puis Downtown Boys, un vrai collectif engagé de Brooklyn avec une chanteuse charismatique qui a un côté Gil Scott-Heron sous acide, très speed. Elle n’arrête jamais, elle scande non-stop de façon très politique.

Y-aura-t-il des changement sur le site cette année ?

Pablo :  Surprise…! Non plus sérieusement, on va expérimenter le dispositif cashless et on aura un site légèrement plus grand et encore plus beau. On revoit aussi les systèmes son des scènes extérieures. Plus de propositions de restaurations également et on travaille activement sur les hébergements. L’idée est de rendre le festival encore plus confortable pour tout le monde.

Christian : L’an dernier, il y a avait la petite scène qu’on appelait la Mosquito avec derrière un bar VIP qu’on va dézinguer, installer la Mosquito à sa place dans une version plus grosse avec 1500 personnes. On étend donc le festival à cet endroit. Cela va permettre une vraie circulation sur deux scènes extérieures. Et puis on a aussi déplacé un arbre ! Celui qui était sur le côté gauche de la grande scène, il bloquait la visibilité du public, on l’a donc replanté plus loin. On a donc un meilleur cadre de scène.

Comment se portent les ventes de billets ?

Christian : On ne va pas tarder à être complet sur les forfaits. À trois semaines de l’événement, on a vendu autant de tickets que l’an dernier le jour du festival. Il y aura donc plus de monde que l’an dernier. On est très contents car on a une grosse concurrence en face, avec Primavera qui a une très belle programmation, Radiohead à Lyon, We Love Green qui a LCD Sound System et PJ Harvey…

L’avenir du festival est-il garanti ?

Fred :  Non, comme beaucoup d’autres festivals notre économie est très serrée et chaque édition est dépendante de la fréquentation du public. Les subventions publiques ont tendance à baisser et sans partenariat privé, nous ne pourrons tenir le cap. Nous tentons de croiser les recettes pour éviter les incidents mais tout se joue à chaque édition.

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