Krzysztof Kieslowski… 20 ans après | Entretien avec Alain Martin

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Voilà vingt ans que Kieślowski nous a quittés, laissant une filmographie brève mais essentielle qui a fait de lui l’un des metteurs en scène majeurs de son siècle. Il est possible de s’en convaincre en salles avec la reprise en version restaurée du Décalogue, œuvre monumentale où se manifeste à chaque instant à la fois l’acuité et la profonde humanité de son regard sur le genre humain. À l’occasion de cette ressortie, Alain Martin, à qui l’ont doit déjà les ouvrages de référence en langue française sur le Polonais – Krzysztof Kieślowski – L’autre regard, La double vie de Véronique – Au coeur du film de Kieślowski – publie un nouveau titre déjà disponible en librairie. Krzysztof Kieślowski… 20 ans après se présente comme un travail concis qui nous livre quelques clés, de nombreuses anecdotes et des témoignages pour entrer dans l’univers du réalisateur de La double vie de Véronique.

Interview avec l’auteur.

Versatile Mag : Votre ouvrage Vingt ans après entend donner des clés au lecteur pour comprendre ce qui faisait la singularité du cinéma de Kieślowski. Que diriez-vous aux spectateurs de 2016 qui voudraient découvrir le cinéaste pour leur donner envie d’entrer dans sa filmographie ?

Alain Martin : Vaste programme : cent pages suffisent à peine. En quelques mots, expliquer que ce cinéaste a conquis une renommée internationale avec peu d’effets, des budgets parfois dérisoires et qu’il a changé le regard de nombreux spectateurs en observant avec intensité et tendresse ses semblables, sans les juger : c’est un vrai cinéma d’auteur à l’instar de Bergman ou Ken Loach, les modèles qu’il cite le plus souvent). Ce cinéma met en lumière nos doutes, nos faiblesses, mais aussi, parfois, nos états de grâce. On a coutume de dire qu’il appuie “là où ça fait mal”, sans jamais livrer d’explication définitive, nous proposant d’apporter nos propres interprétations pour compléter son récit. Des sept clés que je développe dans le premier chapitre, s’il fallait n’en retenir qu’une, ce serait peut-être “un regard humaniste »… Enfin, pour ceux qui veulent poursuivre cette découverte, toute sa période polonaise, moins connue en France, dresse un tableau curieux de la Pologne dans ses documentaires des années 70-80 et même ses premières fictions nous confrontent aux conséquences de nos choix, au quotidien comme aux points cruciaux de nos vies.

De quelle façon le documentaire a influencé le travail sur la fiction de Kieślowski ?

Peut-être faut-il reformuler en remarquant que Kieślowski, avant tout, a toujours eu un sens profond de l’écoute et de l’observation des autres. La forme documentaire s’est donc imposée à lui, dans un premier temps, comme une manière d’exprimer ce sens de l’observation dans la description la plus honnête possible des difficultés de la réalité polonaise. Puis, pour plusieurs raisons mais essentiellement la mise en danger de certaines personnes filmées (Je ne sais pas) et pour avoir capté de trop près les larmes et l’intimité de ses sujets (Premier Amour), Kieślowski a décidé de basculer vers la fiction. Mais sa manière de tourner et son regard ont gardé la même acuité. Au cœur des fictions, on retrouve cette patte documentaire dans le souci du détail, les gros plans, les gestes…

Qu’y-a-t-il de polonais dans le cinéma de Kieślowski ?

D’abord, c’est un élève de l’école de Lodz, qui a formé jusqu’à aujourd’hui la majorité des réalisateurs polonais importants (Polanski, Wajda, Zanussi…) et, même s’il faut se méfier des “étiquettes”, Kieślowski est “classé” parmi les cinéastes de l’Inquiétude morale (pour schématiser, une nouvelle école ayant pour but de décrire la Pologne telle qu’elle n’était pas décrite dans la version officielle du réalisme socialiste). Et il a toujours affirmé être resté polonais, jusque dans sa période européenne. Dans Le Décalogue, même si de nombreux détails de la vie quotidienne figurant au scénario ont été gommés, la réalité polonaise reste très prégnante : les immeubles de la série, bien sûr, des problèmes plus concrets, comme l’absence d’eau chaude dans la salle de bains du médecin et le lait dégoûtant que les élèves jettent dans les toilettes à la récréation dans l’épisode 2, par exemple. Blanc, enfin, est un dernier regard acide sur la transformation de la Pologne. A noter aussi qu’il continue de travailler avec une équipe mixte incluant ses principaux collaborateurs polonais auxquels il est fidèle (co-production, co-scénaristes, chefs opérateurs, comédiens, musicien, techniciens…) : son cinéma aborde des thèmes universels, mais reste bien sûr “polonais”.

Le Décalogue, qui ressort en salles, est le film qui a consacré Kieślowski. En parlant des dilemmes et de la question des choix moraux, Kieślowski interrogeait une notion importante pour lui, celle de la responsabilité envers autrui. De quelle façon ces notions résonnent-elles encore aujourd’hui ?

Si l’on regarde autour de nous “honnêtement”, la réponse est évidente. Etre responsable de ses actes, prêter attention aux conséquences de nos choix pour les autres est intemporel, et on ne peut plus actuel. Un seul exemple. Au moins à trois reprises, Kieślowski nous place devant un dilemme : comment se comporter quand un semblable est en danger devant nous, et que nous pourrions intervenir ? Dans Bleu, Julie n’ouvre pas sa porte à un homme poursuivi ; dans Tu ne tueras point, Jacek regarde sans intervenir un homme tabassé par d’autres dans une ruelle de la vieille ville ; dans Le Passage souterrain, les anciens amants observent de derrière une vitrine d’autres hommes également cognés. Nos faits-divers d’aujourd’hui nous amènent aux mêmes interrogations.

Ce qui caractérise les personnages du Décalogue, c’est leur profonde solitude. Kieślowski préfigurait-il déjà nos sociétés ultra connectées mais où paradoxalement les rapports humains se sont délités ?

Absolument. Une de ses déclarations (en 1995) est plus que jamais d’actualité : « La solitude, voilà le mal de notre époque. Paradoxalement, plus nous disposons de moyens de communication, de possibilités techniques de nous connecter, et moins nous communiquons. […] La question est : “Avons-nous vraiment quelque chose à nous dire ?” […] Maintenant, plus que jamais, nous avons besoin les uns des autres, parce que nous sommes tellement seuls… » [Dernière rencontre avec K.K. / Ostatnie spotkanie z Krzysztofem Kieślowskim, Mikolaj Jazdon, 1996] La mort de Kieślowski, en 1996, correspond d’ailleurs à l’arrivée d’Internet pour le grand public (les premiers modems…). Le père et le fils de l’épisode 1 ont chacun leur ordinateur (des modèles des années 80). Mais Kieślowski, passionné de mécanique dès son plus jeune âge, a toujours été attiré par les nouveautés technologiques, les écrans, les téléphones, ramenait des gadgets de ses voyages. Sa dernière acquisition, juste avant d’entrer à l’hôpital (où il est mort sur la table d’opération le 13 mars 1996) était un portable pour organiser ses prochains projets avec ses amis et collaborateurs.

Au-delà des 10 commandements qui sont illustrés dans le film, n’est-ce pas le mensonge qui revient le plus souvent au cœur des épisodes du Décalogue comme l’origine des souffrances des personnages ?

Les Dix commandements ne sont pas illustrés à la lettre (les épisodes nommés de « 1” à 10” ayant d’ailleurs été sous-titrés par la suite pour l’exploitation). Krzysztof Piesiewicz (le co-scénariste) et Kieślowski, tentent d’embrasser le spectre de nos doutes et de nos hésitations, dans le monde actuel. La formulation est d’ailleurs simplifiée : dans les textes, les Commandements n’utilisent pas directement le mot de mensonge, parlant plutôt de faux témoignage (Décalogue 8) ou faux serment (associé au Décalogue 2).  Ce n’est qu’après avoir tué, commis l’adultère, volé, que nos faiblesses nous conduisent, ensuite, au mensonge, pour tenter de continuer à vivre. Le mensonge est peut-être le ciment qui unit ces différentes étapes de la violation des Commandements. Par contre, les personnages du 1, le meurtrier et l’avocat du 5, les protagonistes du 6 ne mentent pas : il enfreignent la Loi, mais ils ne mentent pas. Et Kieślowski ne les juge pas.

Les films de Kieślowski se détachent systématiquement de la réalité du monde. Les personnages passent indifféremment à côté des événements sociaux ou politiques qui les entourent (la bombe ou la manifestation dans La Double vie de Véronique). N’est-ce pas parce qu’il ne s’intéressait qu’à l ‘intimité des êtres humains que son cinéma peut être considéré comme universel ?

Dès les années 80, les films de Kieślowski tendent à se détacher de plus en plus de la politique, pas de la “réalité du monde” à proprement parler. Les acteurs du Décalogue s’y coltinent, et si Weronika et Véronique sont peut-être les plus “hors du Monde”, Julie fuit la réalité mais est rattrapée par elle, Karol Karol est plutôt prosaïque et opportuniste, et Joseph espionne et révèle des drames très réalistes. Le traitement de la seconde Trilogie pour l’instant inachevée (Enfer, Paradis, Purgatoire) suivait le même fil.

Quelle était la vision de l’Europe qu’avait Kieślowski ?

Il faut bien comprendre qu’avant la chute du Mur de Berlin, comme la plupart des Polonais, il avait dû mal à imaginer de quoi l’avenir serait fait. La République populaire de Pologne (PRL, 1944-1989) évoluait, avec de nombreux changements de style et de fermeté dans la direction du pays, mais elle semblait ne jamais devoir cesser. L’Europe, il l’imaginait pour les générations suivantes, pas pour la sienne. Cela dit, il a été un acteur de la culture européenne, a participé aux premiers European Film Awards (à l’époque les Felix) : primé dès la première édition en décembre 1988 (meilleur film pour Tu ne tueras point) il lance son fameux « « I hope Poland is in Europe ! » [J’espère que la Pologne fait aussi partie de l’Europe !]. Il soutient activement le cinéma européen (comme un barrage culturel au cinéma de masse américain). Il a donné de nombreux cours et séminaires dans plusieurs pays d’Europe (Allemagne, Finlande, Pays-bas, Suisse…).

Les films de Kieślowski ont beaucoup été analysés mais finalement, au-delà de l’interprétation des signes et des symboles, son cinéma ne visait-il pas davantage l’émotion que l’intellect ?

Il suffit de parler un peu avec ses collaborateurs polonais pour comprendre qu’on a bien affaire à un humaniste qui, après une période plus documentaire, cherche à filmer au plus près, voire au plus profond. Une démarche beaucoup plus sensible qu’intellectuelle. On dit de lui qu’il « filmer au plus près », voire « sous la surface ». Lui-même a observé : « […] peu à peu, je me suis intéressé à des choses sur lesquelles la censure n’avait aucun avis : les émotions et les mystères des gens. » [Nouvel Observateur, 09/05/91] Il explique son travail à plusieurs reprises avec des expressions sans équivoque : « […] puiser dans ses tripes, profondément. Sans avoir peur que cela soit pris pour une faiblesse. » [documentaire Dialogues-Kieślowski, 1991] Il se méfie énormément des explications et de la rhétorique autour de son œuvre, mais Monica Maurer a bien repéré dans une courte étude sur le réalisateur, en langue anglaise, qu’« il disait que ses films n’étaient pas chargés de symbolique, mais ils le sont à l’évidence. Il a tenté de filmer l’infilmable : des idées plutôt que des actions, la vie intérieure des êtres humains… ». Enfin, Kieślowski s’est rarement satisfait du résultat obtenu ; il parlait souvent de 10, 20, ou maximum 35 % de l’objectif qu’il tentait d’atteindre : rien de moins que de “filmer l’âme“ (au moins un petit fragment …).

Kieślowski était un forcené de travail. Il tournait le jour, montait la nuit. Il a réalisé Le Décalogue en 16 mois et la trilogie Trois Couleurs en deux ans. Peut-on dire qu’il s’est littéralement tué au travail, que le cinéma l’a consumé ?

La plupart des témoins confirment l’état d’épuisement sur ces deux tournages. Je donne plusieurs exemples d’emploi du temps dans le livre : effrayant. Le Décalogue avait un budget serré, et certaines scènes de deux ou trois épisodes ont été tournées dans le même temps, par souci d’économie et de rentabilité, ce qui l’amenait à diriger simultanément plusieurs chefs-opérateurs. Beaucoup de scènes ont été tournées dans le froid et de nuit. Il enchaîne café (des dizaines) et cigarettes (plusieurs paquets). Malgré (ou à cause de) cela, il garde une maîtrise, une précision et une mémoire des “bobines” extraordinaires. Sur les Trois couleurs, malgré un budget un peu plus confortable, les trois tournages s’enchaînent pratiquement sans jours de repos et avec des aller-retour en Pologne (la fin de Bleu est tournée le même dimanche que le début de Blanc au Palais de Justice de Paris). Il se conforme à un planning serré pour les échéances successives des festivals de Venise (Bleu), Berlin (Blanc) et Cannes (Rouge).

Plusieurs témoins polonais se souviennent de ses cernes, de cheveux trop vite blanchis, des courtes pauses allongées sur les lieux de tournage, pour “tenir le coup”.  Je cite plusieurs fois dans le livre Slawomir Idziak (image de plusieurs de ses films dont Tu ne Tueras point et Bleu) qui parle d’une « grande dépression […] à enchaîner les films » et qui juge qu’ « il avait du mal à tout contrôler, à garder son humanisme dans cette nouvelle manière de traiter avec les gens et avec le monde… ». Et qui déclare clairement : « Il vivait à cent à l’heure pour tout : conduire vite, vivre vite, tourner vite, fumer et boire trop de café, dormir peu… tourner les films de la Trilogie et les monter en parallèle… hélas bien sûr, ça l’a tué… »

Il avait choisi d’arrêter d’arrêter le cinéma car les tournages lui étaient devenus lourds à supporter. Mais finalement, n’avait-il pas trouvé une limite dans le médium pour exprimer ce qu’il voulait ?

Je mets toujours en garde contre des explications a posteriori de ces ressorts intimes. Néanmoins, si l’on croise les témoignages de ses proches, ses confidences, les hésitations qu’il a pu exprimer, trois grandes explications peuvent se dégager.

La première : une lassitude du tournage, et de l’aspect artificiel et vain du cinéma par rapport à la vraie vie (qu’il sentait avoir de plus en plus négligée : il déclare s’arrêter de tourner pour profiter des siens et “couper du bois” dans sa maison de Mazurie).

La seconde avancée, effectivement, est celle du cul-de-sac artistique. Il est passé par de nombreuses époques, du documentaire le plus strict à des fictions parfois qualifiées de trop sophistiquées. Lui qui adorait triturer les récits, reprendre les scénarios et les montages, utiliser des propositions de ses chefs opérateurs, aurait-il renoncer à de nouvelles formes ? Attention, cependant, il a voulu arrêter les tournages, pas l’écriture des scénarios.

Une troisième piste est avancée par une amie, Zuzana Lapicka, à qui Kieślowski avait dit « je préfère ne pas faire de films parce ce que dépenser tant d’argent pour un film qui tourne autour d’un problème peut-être trop étroit, c’est une exagération, je préfère m’arrêter. » Ainsi, il jugeait dérisoire de filmer l’intime alors que la situation économique de son pays était encore faible, que les hôpitaux et les écoles manquaient de tout. Elle ajoute : « […] En Pologne le cinéma, c’était le moyen de lutter. Ça, c’était rationnel. Mais dépenser de l’argent pour parler d’un lien, parler des relations entre les gens… »

Quel héritage a-t-il laissé ? Quels sont les réalisateurs dont on peut affirmer qu’ils ont été influencés par lui ?

D’une manière générale, les étudiants et professionnels du cinéma l’ont en tête comme une référence (pas forcément à reproduire) mais qui compte toujours. Sa disparition précoce a forcément diminué l’importance de son œuvre, mais Le Décalogue et les Trois couleurs : Bleu, Blanc, Rouge, et certains films comme Le Hasard sont toujours présents dans les mémoires et les listes des films qui comptent… En Pologne, peu souvent aimé de la critique, mais reconnu par le public à la sortie des films, il reste un monument national, un ambassadeur de la culture et son œuvre est reconnue. Je cite plusieurs manifestations qui encouragent et récompensent des travaux menés dans un esprit kieslowskien. En 1999, par exemple, une nouvelle série, Dekalog 89+ a réuni les films de dix jeunes réalisateurs, dans le même esprit. En France, j’ai cité Emmanuel Finkiel et Julie Bertucelli, qui l’avaient assisté, ont été marqués par lui, et dont le cinéma respire un certain humanisme et un regard sensible, sans ressemblance directe.  En Pologne, un exemple récent est Pawel Pawlikowski (Ida, mais aussi La Femme du Vème…), un des élèves de Kieślowski, qui ne cache pas l’importance de son maître.  Sur le tournage du Passé, Asghar Farhadi avait confié à Claude Lenoir (chef décorateur des Trois couleurs) l’importance et l’influence de Kieślowski comme source d’inspiration. Les équipes de MK2 citent souvent les Trois couleurs comme une véritable “carte de visite“ pour parler avec les cinéastes asiatiques… Reste un héritage, plus diffus, mais qui compte : la manière dont il a marqué la vie professionnelle et personnelle de nombre de ses collaborateurs, aussi bien français que polonais, qui ont vu leur existence influencée jusqu’à aujourd’hui par sa présence, son écoute, ses conseils…

Krzysztof Kieślowski… 20 ans après, par Alain Martin. Disponible sur le site :

http://www.kieslowski.eu/

Le décalogue, actuellement en salles.

Note: ★★★★★