À un moment du film, Nick Cave avoue à son intervieweur que depuis la mort accidentelle de son fils de 15 ans, il a totalement perdu le contrôle de lui-même, qu’il ne sait pas pourquoi il a accepté ce projet de film et qu’il a le sentiment, à ce moment-là, de ne raconter que des foutaises.

Toute la forme de One more time with feeling est contenue dans cet aveu tardif du chanteur. Pas vraiment un documentaire, ni juste une captation live en studio des morceaux de son nouvel album, The skeleton tree, le film hésite entre diverses incarnations, s’invente manifestement au fur et à mesure qu’il avance et se construit.

Cette absence d’intention a priori, plutôt que de nuire au film qui est traversé par le deuil de part en part, en devient a contrario sa principale force, car elle illustre la manifestation de l’état mental d’un artiste en plein trauma.

Il serait réducteur de ne voir dans One more time with feeling que l’ego trip d’un chanteur narcissique et poseur, qui apparaît ici dans toutes ses contradictions, ses faiblesses, et tord le cou à l’idée bien reçue qu’il faut souffrir pour créer. « J’ai perdu toute ma créativité après ça », dit Nick Cave.

Sa femme, Susie, et son autre fils, Earl, apparaissent dans le métrage, mais plutôt qu’un grand déballage familial, One more time with feeling reste sur le fil ténu de la pudeur avec la distance nécessaire qui l’interdit de basculer vers le voyeurisme de reality show. C’est assez bouleversant, notamment quand Susie ressort une peinture d’un moulin faite par Arthur, à proximité duquel il a trouvé la mort. Elle voit dans l’encadrement noir du tableau un mauvais présage, une funeste prémonition.

C’est Andrew Dominique – à qui l’on doit L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford – qui réalise, dans un somptueux noir et blanc. Le début expose la fragilité de son propos et la difficulté de son tournage. Warren Ellis, fidèle collaborateur et ami du chanteur, s’agace d’un pépin technique pendant une de ses confessions tandis que Nick Cave s’exaspère de son côté qu’on lui demande de rejouer une scène de son quotidien plus lentement pour la caméra. « Me rappeler d’être aimable avec le réalisateur », l’entend-on murmurer pour lui…

Et puis, dès que les caméras entrent dans le studio, les choses se mettent en place. Le groupe discute du premier titre du disque, Jesus Son, sur le choix des arrangements, des paroles d’un morceau qui est au départ improvisé. Puis, quand Nick Cave s’installe au piano et commence à chanter, One more time with feeling trouve son ampleur avec la puissance émotionnelle des chansons, qui seront toutes jouées dans l’ordre de la tracklist du disque.

Le procédé, qui alterne la musique avec les propos de Nick Cave et de ses proches n’est pas sans être répétitif, à l’image de ce travelling circulaire qui tourne en rond autour du piano où est installé le chanteur. Mais le film acquiert malgré tout valeur de document sur un des meilleurs song writer de son temps.

The skeleton tree, comme son nom l’indique, est un album de la sécheresse, où les morceaux sont réduits à leur strict minimum, dépouillées de toute artifice. Le noir et blanc du film, plus qu’un artifice chic, convient bien à la noirceur du disque, hormis sur Distant Sky. Sur ce duo avec la soprano Else Torp, filmé en couleur, la caméra s’enfuit littéralement du studio pour survoler Brighton, puis prend encore de la hauteur pour finir sur un plan du globe dans l’espace. Une petite lueur d’espoir semble renaître . « Nous avons décidé d’être heureux de nouveau », dit Susie. Get well soon, Nick.

One more time with feeling
Note: ★★★★☆

The skeleton tree
Note: ★★★★★