Danny Brown8 minutes de lecture

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Peau malade

Danny Brown est un cancre. Il n’a jamais sauté de classe, il est même plutôt du genre à redoubler. Il n’est pas de ces privilégiés du Hip Hop s’étant déjà fait un nom à peine sortis de la puberté (Joey Badass, Vince Staples, Earl Sweatshirt, etc.). Au risque d’aller dans le cliché, Danny a plutôt pratiqué l’école de la rue. Le bambin d’une ville de Détroit en ruines est le fils d’un couple d’adolescents qui a tout fait pour le tenir loin de l’univers du crime sévissant dans l’ex-capitale de l’automobile. Mais une fois l’âge adulte atteint, Danny s’est mis à dealer et a fini par se confronter à la justice, une fois puis une seconde fois, violant alors sa probation, ce qui le força à fuir. Après un passage par la rue, son passé l’a rattrapé et il a donc dû passer par la case prison. Une expérience difficile, mais qui lui rappela son rêve : devenir un rappeur.

Pour Danny Brown, faire du Hip Hop est une nécessité. C’est ça ou la prison. Il a certes galéré plus que de raison – un nombre incalculable de mixtape sorties avant The Hybrid, son premier disque ; l’échec d’une collaboration avec Roc-A-Fella (label de Jay-Z). Mais ce parcours atypique est partie-prenante de la singularité du garçon de Détroit. Si sa musique détonne dans le paysage du Rap actuel c’est parce qu’elle est le reflet de l’âme hybride de son auteur. Attiré par le true Hip Hop de ses illustres prédécesseurs (celui de la rue, qui vient des tripes et qui fait du flow et des paroles toute une poésie urbaine), il est tout autant tributaire de sa ville, haut lieu de la Techno et de la House depuis les années 80 – que lui fit découvrir son DJ de père. Un héritage qui semble l’avoir ouvert à des univers musicaux variés, du culte Forever Changes de Love (1967), groupe de Rock Psychédélique, au Nu Metal dévastateur de System Of A Down et leur chef d’œuvre Toxicity (2001), en passant par Björk ou Joy Division. Ces derniers ont justement inspiré l’intitulé de ce quatrième opus, Atrocity Exhibition, qui reprend le titre d’ouverture du mythique Closer des Britanniques.

Une personnalité unique qui a explosé avec XXX (à prononcer Triple X) en 2011. Le néo-trentenaire d’alors se retrouvait propulsé sur le devant de la scène avec un album adoubé par la presse américaine qui voyait un OVNI débarqué dans le milieu si cloisonné du Hip Hop (Dollars, filles, narcissisme). Une bombe à retardement prête à détruire les murs du style et dynamiser par ce flow bicéphale inimitable, témoignant du parcours de l’artiste. Si Danny Brown n’est pas un révolutionnaire – ses thèmes privilégiés restent son addiction aux drogues de toutes sortes, ses rapports sexuels, son moi -, sa musique est tellement imprégnée par son étrange psyché que sa simple présence, au détour même d’un featuring, fait d’une chanson un évènement.

Après un génial Old scindé en deux parties, renvoyant à la schizophrénie latente de son phrasé (déjanté souvent, parfois énervé, toujours technique et maîtrisé), Danny Brown a choisi de prendre son temps pour sortir son 4ᵉ opus. Old faisait preuve de l’éclectisme du MC et amorçait un brin en avance l’invasion du Hip Hop par l’EDM de Diplo et Skrillex, transformant le tout en une grande fête sous MDMA. Avec sa signature récente chez Warp (label d’Aphex Twin, Flying Lotus, Oneohtrix Point Never ou Battles), Danny Brown semblait enfin trouver sa vraie famille musicale. Peut-être par dégoût de l’évolution de la scène Hip Hop et grâce aux succès cumulés de XXX et Old, Danny Brown a décidé d’arrêter de se voiler la face et de montrer son vrai visage. Atrocity Exhibition est une œuvre qui transpire de la peau malade de son auteur et qui n’a quasiment aucun précédent. Comme il l’a souvent répété pendant la promotion du disque, cet opus correspond à la musique que Danny Brown a toujours voulu faire. Frissons.

Atrocity Exhibition a tout du freak show cauchemardesque, du (bad) trip d’héroïne tout droit sorti de l’univers morcelé et confus de William Burroughs (Junky, Le Festin Nu). Les principales thématiques de l’album sont d’ailleurs très proches de celles du romancier. La drogue d’abord, à la fois vu comme une échappatoire salutaire (la très fun et planante Get Hi, avec la participation de B-Real, la voix nasillarde des légendaires Cypress Hill) ou une descente vers des enfers mentaux (la pesante et tendue Downward Spiral qui ouvre calmement le bal). Danny Brown rappelle sans cesse qu’il est un grand consommateur de stupéfiants et son addiction devient rapidement le fil conducteur de la plupart des titres, constellant d’autres sujets : la célébrité, son passé de dealer à Détroit, la frontière si fine entre vie et mort. L’enchaînement phénoménal qui s’effectue de Ain’t It Funny à Pneumonia, passant par Golddust et White Lines et qui constitue certainement le versant le plus expérimental de cette œuvre, est une angoissante galerie des horreurs contant les expériences du MC sous l’emprise des drogues.

En tant que peau malade, Atrocity Exhibition est une œuvre particulièrement intime qui n’offre que très peu de place à des invités – fait rare pour un rappeur des années 2010. On a déjà énormément parlé de Really Doe, posse cut (nom donné aux titres rassemblant plusieurs MC enchainant chacun un verset) amené à devenir culte, regroupant les quatre cavaliers de l’Apocalypse du Hip Hop moderne : Danny Brown, Ab-Soul, Kendrick Lamar et Earl Sweatshirt. On ne va pas s’engager dans le débat stérile qui consiste à savoir qui est le meilleur sur Really Doe, mais simplement admirer la façon dont les artistes parviennent à se fondre dans l’univers de Danny, tout en proposant un brin de leur personnalité. En dehors de ces enfants terribles et de B-Real, on retrouve aussi deux chanteurs uniques de part et d’autre de l’opus, Petite Noire et Kelela. Le premier, artiste sud-africain, insuffle un vent frais de Soul dans un des meilleurs titres d’Atrocity Exhibition, Rolling Stone, où les deux voix si différentes fusionnent autour d’une basse ronronnante. La seconde, américaine d’origine éthiopienne, apporte un peu de ses sonorités de R’n’B futuriste et une touche de féminité bienvenue sur From The Ground.
Avec Atrocity Exhibition, Danny Brown tord ainsi toutes ses expériences passées et ses influences, pour en faire ressortir un chef-d’œuvre singulier. Les productions sont, pour la plupart, novatrices, bénéficiant de l’excellent travail d’Evian Christ (connu pour sa présence sur Yeezus) sur la pépite Pneumonia et de l’habitué Paul White sur presque tous les autres morceaux. Sa collaboration avec le MC se poursuit et les deux semblent former une chimère tant chaque beat désaxé semble répondre au flow imprédictible du rappeur. Il réussit à nous faire danser sur des bizarreries comme Ain’t It Funny, Dance In The Water et When It Rain ou à remixer Joy Division et en faire un sample Hip Hop démentiel sur Golddust. Avec ce duo-là, qui sait ce qui nous attend tant ils semble à peine redécouvrir son art. Sûrement de quoi provoquer des cauchemars à toute la scène Hip Hop : on ne demande que ça !

Danny Brown – Atrocity Exhibition (WARP Records)

Note: ★★★★½

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