Cinquante nuances plus sombres5 minutes de lecture

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Chaque membre de notre rédaction possède son propre système d’évaluation, lui permettant de noter les films au mieux de sa sensibilité. Visant avant tout à synthétiser une pensée de la manière la plus concise et la plus immédiate, nos notes éclairent quant à notre classification qualitative des films que nous traitons. L’on peut alors estimer qu’une note maximale ne doit pas être interdite, eu égard à l’existence de chef-d’œuvres piliers de l’histoire du cinéma, mais peut se justifier par un contexte, une singularité, un apport. Dans un même élan et même s’il n’est jamais facile de ne pas accorder le moindre point à un film, la note minimale doit porter en elle une charge, signifier quelque chose. À mon sens, tout personnel, le zéro absolu implique alors la rencontre de deux éléments : une absence totale de cinéma se mêlant à une idéologie obstinément condamnable. Aussi et pour la première fois dans nos colonnes n’accorderais-je pas la moindre étoile à un film : Cinquante nuances plus sombres.

Ecrire sur Cinquante nuances plus sombres en tant qu’objet filmique n’appelle pas vraiment d’angle, sa réalisation en étant elle-même dénuée. La plus évidente référence à laquelle James Foley semble faire appel pour bâtir ses scènes et ses personnages pourrait se nicher au sein d’obscures telenovelas. En effet, 80% des scènes de son « œuvre » ne se composent que d’une succession de gros plans sur des visages, filmés en champ-contrechamp, prenant des mines graves et affectées, afin de conférer (sans succès) un peu de charisme à des dialogues factuels et mal écrits. Les 20% restants se focalisent sur des coïts empruntant bien peu au BDSM (un ou deux ordres, quelques liens, de rares fessées) et dont l’essentiel objectif semble résider dans le fait de ne pas heurter la sensibilité des jeunes filles cibles (en ne dévoilant que peu de chair et en sucrant l’ambiance par des nappes de RnB chill pour adolescents des nineties) tout en émoustillant leur subversivité potentielle par une condamnation morale malvenue. Cette totale incapacité de Cinquante nuances plus sombres à produire des images entre en parfaite synergie avec son incapacité à produire un récit qui ne soit autre qu’une déferlante de clichés du genre (une RomCom et pas autre chose) ponctuée d’invraisemblances (Quand une menace se manifeste dans son parking, les agents de sécurité de Christian l’invitent à quitter son véhicule pour plutôt qu’à y demeurer / Quand une inconnue aborde Anastassia dans la rue en l’appelant par son prénom, il suffit que son collègue détourne son attention pour qu’elle parte sans plus de curiosité…), mais cette définitive absence de cinéma ne constitue pas l’abjection primaire du film, résidant dans sa profonde SMophobie.

Petit traité d’intolérance adressé au BDSM, le film de James Foley (qui ne fait qu’adapter platement les ignominies d’E.L James) insulte et criminalise tout personnage dont l’identité sexuelle s’y inscrirait. Ainsi l’ex-Maîtresse de Christian est-elle décrite comme abusant d’enfants, son ex-soumise se dessine-t-elle en psychopathe meurtrière et suicidaire (Il faut voir la scène où Christian révèle son existence à Anastassia en lui dévoilant un dossier digne du FBI) et lui-même n’est-il traité par la femme qu’il aime que comme l’équivalent BDSM d’un pédophile abstinent. Aussi et si le BDSM n’est jamais montré (la seule scène de torture, de Christian sur son-ex soumise, étant éclipsée par un clip show d’Anastassia marchant sous la pluie sur un morceau mélo de Sia) est-il au moins systématiquement brimé, autant par cette petite cruche aux gloussements de poule d’Anastassia qui incarne le moralisme conservateur de la bande, que par Christian, désormais soumis à tous ses désirs, s’agenouillant devant elle et ne cherchant plus à la contrôler qu’en l’achetant comme une pute (ce qui agace toujours Mademoiselle quelques secondes avant qu’elle ne laisse faire en toute complaisance). Afin de bien appuyer sur l’idée qu’une identité sexuelle relative au BDSM est forcément celle d’un dangereux psychopathe, Cinquante nuances plus sombres prend-t-il également le soin de revenir sur l’enfance trouble de Christian, dont la mère, junkie, est morte défoncée sous ses yeux lorsqu’il avait quatre ans. Dès lors ne pouvons-nous plus espérer qu’une chose du troisième volet de cette abomination : que Dexter quitte sa cabane dans les bois à l’occasion d’un joli caméo (Tue-les tous, de grâce, tue-les tous !).

À l’heure où exprimer librement son identité sexuelle s’impose encore en combat de millions d’hommes et de femmes à travers le monde et où ce combat tue encore chaque jour, Cinquante nuances plus sombres constitue tout bonnement un film impardonnable. Produire un cinéma aussi objectivement mauvais au prétexte qu’il se destine à un public essentiellement féminin était déjà misogyne en soi, mais faire preuve d’une naïveté aussi dangereuse que confondante au sujet du BDSM et de la violence (bien réelle et non codifiée) qu’appelle une telle intolérance, ne mérite qu’une condamnation ferme et définitive de tous ceux qui ont participé à cet ignoble projet. L’amour est une chose à la fois fragile, puissante et dont la beauté peut prendre des formes et des aspects qui nous surprennent et nous étonnent. De cet étonnement ne doit pas naître un rejet, mais une curiosité et une acceptation. Et parmi les différentes façons d’aimer qui existent, le BDSM est peut-être l’une de celles qui impliquent le plus de respect, de noblesse et de poésie. Il s’agit là de s’offrir à l’autre jusque dans son orgueil, sa fierté et son ego, de les déposer aux pieds d’une personne aimée qui en jouira en sachant, en définitive, les sublimer plutôt que les briser. Un tel don de soi n’est pas une chose dont Cinquante nuances plus sombres eut été capable, pour cela aurait-il encore fallu que cette fanfic de Twilight eut été capable et ait eu la volonté de la comprendre.

Note: ☆☆☆☆☆

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