A cure for life

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A cure for life

Placebo (A cure for life)

Le crédo de chaque spectateur, quelles que soient ses connaissances cinématographiques générales, doit être de se fondre dans la peau d’un patient, peu importe l’a priori qu’il peut détenir sur l’œuvre à laquelle il se soumet. Faire montre de naïveté face aux reflets de cette caverne platonicienne qu’est la salle de cinéma, c’est en cela que le mou de notre cœur et de nos tripes peu s’enrichir d’une dureté plus importante suite au visionnage, des sensations et des idées qui en découlent. Mais, malgré la prétention surlignée par le réalisateur dans la plupart de ses interviews de nous soumettre à la « Cure », chacun d’entre nous occupe de même la place d’auscultant.

Gore Verbinski, après une absence de quatre ans marquée par l’échec commercial et critique de Lone Ranger, se saisit à nouveau d’un genre éculé qui fait mouche dans les tentatives de reconversion de réalisateurs asséchés par leur métier : le thriller psychologique. Et en deux heures et demie tanguant maladivement entre génie furtif et banalité, l’on ressent à la fois l’inattendue sensation de n’avoir été qu’à moitié traité, et que Verbinski a tourné tremblant encore du rhume attrapé quatre ans plus tôt. D’autant que le scénario, savamment écrit et déroulé dans la première heure et demie, s’écroule par la suite dans la dernière que l’on ne peut que comparer avec le léger mensonge de la bande-annonce, tonitruante et en dévoilant trop.

Cependant, malgré ce brio irrégulier, l’œuvre parvient à pénétrer les abysses psychologiques, psychiques et corporels de nos Êtres, au travers de la belle idée de confrontation de trois visions, ou trois « reflets » du monde : dès l’apparition de l’un des plus beaux plans de l’œuvre, celle du train de Lockhart entrant inéluctablement dans l’un des tunnels sombres des montagnes Suisses, divisé entre le reflet du paysage et son envers « réel », on s’immisce alors dans une subtile réflexion plastique sur la réalité, la fantasmagorie et notre positionnement visuel par rapport à ces deux points de vue.

Le cinéaste réussit ici – et c’est sans doute le plus bel atout de l’œuvre – à normaliser l’anormal et le fantastique, à lui accorder la même froideur clinique d’analyse, la même rythmique sauvage, ravagée, dévorante, qui mène les protagonistes (je cite le réalisateur) vers l’ « inéluctable ». Notre espèce voit son esprit et son corps s’abâtardir dès sa naissance, glisser vers le mal et la pourriture. En cela, l’esthétique étouffante fonctionnant sur les rouages des tons grisés, de lieux gigantesques et glaçants, vestiges du passé et d’un présent qui semblent s’éteindre.

Les patients de l’institut de bien-être, classifiés selon leurs différents problèmes mentaux, d’obésité ou encore de pseudo-déprime en différentes strates de soins, accourent tous vers les sublimes locaux entre gothique de la fin du Moyen-Âge et rationalisation esthétique de notre temps, comme vers leur idéal. Les bains de vapeur dans des blocs compressant et les séances d’aquagym avec porter de ballon flottant distillent des symboles d’objectivation de l’humain, pris dans un processus utilitaire machiavélique dans lequel, nous spectateurs, ne sommes malheureusement pas embarqués.

Les plans oculaires, sublimés par une image lisse, contrastée et grisante, ne sont élaborés qu’à partir de corps inanimés. Citons ceux d’animaux morts ou empaillés – ou tendant vers la cruelle réalité de la mort -, comme celui, magistral, de la mère de Lockhart se décomposant mentalement. Avec pour effet de nous renvoyer à la représentation de notre propre sens visuel mort-vivant que le réalisateur malmène et électrise.

L’eau et les fluides, quant à eux, font office de miroir et de circuits vitaux que l’Homme corrompt jusqu’à ce qui pourrait s’apparenter à de la « Science Magie Noire », modifiant leurs composantes pour que l’effet de la Cure, le véritable effet dont on se doute – malheureusement beaucoup trop tôt – qu’il n’impliquera pas un bien être prosaïque pour le patient, représente finalement la frontière ténue entre le normal et l’anormal, le compréhensible et l’insaisissable, le rationnel et l’irrationnel. Eau, formol, sirop, sang, lait : le liquide se veut troubler allégoriquement la surface d’un film au scénario convenu et au mystère limpide, doté d’un manque de réflexion tant visuel que narratif que l’on n’aurait pu reprocher si le film n’avait pas été introduit avec tant de brio.

Succèdent à quelques merveilleux motifs et rythmiques, pour le coup novateurs et renversants, l’emprunt, l’ostentatoire, le paraître et la facilité. Des œuvres tel que Shining de Kubrick (pour sa mystification d’un lieu vide), Eyes Wide Shut du même réalisateur (pour l’aspect et l’intrigue sectaire sous-jacente), Lars Von trier (pour l’emprunt plastique et le travail sur la féminité, sa fertilité et son aspect mythique), mais surtout le Shutter Island de Martin Scorsese (dont l’influence se retrouve dans la thématique de l’investigation en plein sanatorium, de l’interrogation sur l’équilibre mental du patient, du motif du trauma lié à un décès ainsi même que dans la résolution de l’énigme et de l’œuvre), sont citées et reprises et semblent prendre vie dans la création seulement pour lui donner une légitimité artistique.

Mais, dans un sentiment déceptif de déséquilibre, la fausseté de l’ensemble transparaît par trop pour que le remède liquide parcoure tout le chemin veineux jusqu’à notre cœur. Le jeu des acteurs, tel celui de Mia Goth réduite à l’effet de son visage particulier et à son ingénuité poussive ou du protagoniste Lockhart pour lequel on ne peut développer de réel attachement ou de compréhension tant il est stupide, est pareil à la course d’un rat ravageur dans une maison de poupée raffinée et architecturalement travaillée.

Au-delà de ces défauts immanquables qui maculent la réalisation (ou immaculent ce qui devait être une grande œuvre subversive), le plaisir purement sensitif et passif de se voir administrer une œuvre quelque part entre onirisme cauchemardesque, navigation dans les profondeurs de notre cruelle et avide humanité et thriller haletant dans quelque moment bien rare (comme la séquence dans le bain « désensibilisant ») subsiste, bien qu’il ne pourrait s’agir que de courts instants d’arrêts des symptômes d’une maladie que le réalisateur n’a pas soignée, ayant visiblement répandu sa « Cure for Life » sur l’objectif de sa caméra.

Note: ★★☆☆☆

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