S’il et dès lors qu’il est désigné comme tel par soi-même ou par ses pairs, chacun recèle en lui un monstre. Souvent fondateur de la personnalité de l’individu, ce que nous ne nous résoudrons pas à appeler « monstre » mais qualifierons plutôt d’aspect identitaire oppressé influencera nos parcours, nos rapports, à nous-mêmes et au monde. Dans Moonlight, bien qu’interchangeable et parfaitement susceptible de porter le même film s’il avait été autre, cet aspect identitaire oppressé est l’homosexualité. Portée par Chiron tel un fardeau, sa construction l’amène à être intimidé par elle et à se laisser intimider par ceux qui la soupçonnent en lui. À travers le combat subi puis mené par le jeune garçon, devenu adolescent puis adulte, Barry Jenkins entend lutter de façon radicale contre l’absurdité de la violence, ici incarnée, comme souvent, par cette valeur démente et insensée qu’est le virilisme.

La radicalité de Jenkins s’incarne dans chaque figure qu’il dessine, personnages unidirectionnels (au risque, parfois, de paraître un peu figés) portant chacun leur charge sans jamais en diverger. Ainsi se dressent autour de Chiron deux créatures antinomiques, Terrel, la petite frappe qui roule des mécaniques en essayant systématiquement de le briser, et Juan, le passeur, qui l’invite à trouver les clés de son carcan social, par l’écoute et la douceur. Le premier incarne alors l’absurdité d’une violence à courte destination, permettant de s’imposer en chef de meute, mais jamais de s’en extraire, lorsque le second incarne le chemin d’une maîtrise de soi-même, soit le refus d’une soumission à toute meute. Parfaitement fonctionnelle quant à délivrer l’idée fondamentale de son film, l’absence d’aspérités des personnages de Jenkins apparaît alors essentielle, soutenant à plein son travail d’iconisation.

Au delà d’une simple douceur, Jenkins appose à son film une délicatesse et une retenue confinant à la noblesse. Jamais racoleur, Moonlight invoque les tourments de Chiron autrement plus qu’il ne les délivre, composant l’idéal écrin d’un personnage lui-même emprunt de cette pudeur. Jusque dans l’unique scène de sexe qu’elle capte, écrite en extérieur-nuit et filmée de dos, la caméra de Jenkins n’a jamais pour objet de brusquer la pellicule, mais plutôt d’en donner le ton. Le cinéaste souffle le chaud, souffle le froid, parfois en même temps, dans le pourpre d’une mère perdant son caractère de foyer pour se poser en nouveau danger, mais laisse au spectateur le soin d’apprécier la juste température. Par un montage audacieux que seul permet le cinéma, les mots se taisent également à l’envie pour mieux laisser s’exprimer les visages et les corps, rappelant que la tension échappe le plus souvent au verbe. Toutefois et si Jenkins fait montre d’une habileté certaine à imprimer cette tension aux moments qui l’y appellent, regretterons qu’à trop tirer sur ses élastiques, certains s’émoussent et peinent à réellement gifler nos visages, à l’image d’une séquence finale magistrale mais dont l’ultime conclusion laissera nos joues un peu froides.

Ce léger bémol semblera alors recéler un aveu, contenu dans l’idée que Jenkins que n’aurait finalement pas eu grand chose à dire de l’amour individuel, préférant, pour le plus grand bien, consacrer à l’amour universel. Le cinéaste se livrera alors et en définitive à ce que nous attendrons toujours des films les plus essentiels, qu’ils sacrifient la romance et la légèreté sur les autels des plus grands combats : la lutte pour l’émancipation face à l’absurdité de la violence et de ses bras armés.

Note: ★★★★☆

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