Les fiancées en folie

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Les fiancées en folie

L’Armée des Femmes-Vivantes

Chaque jour nous vivons, nous nous levons, nous marchons, nous agissons, nous interagissons en accomplissant des tracés sinueux rendus tortueux par nos choix, nos impulsions et nos sentiments sur les choses qui nous entourent. La vie est une course dont le point d’arrivée n’est jamais vraiment connu et il faudrait remercier Buster Keaton pour nous avoir transmis toute la joie haletante de cette quête insensée, faisant de la caméra l’accompagnateur frénétique de personnages en constante évolution et recherche éperdue dans un monde moderne mouvant. Son moyen-métrage burlesque Les fiancées en Folie, restauré en 4K et ressorti le 8 mars 2017 grâce à Splendor Films, démontre tout le génie évocateur, comique, artistique et philosophique de la pantomime, « plus bel et vieil art du monde », selon Chaplin.

L’intrigue, dont la résonance féministe laisse à penser que le choix de la sortie – lors de la Journée du Droit des Femmes – n’est pas anodin, place à nouveau Keaton, maître de la réalisation et de l’actorat, dans la peau d’un jeune homme gauche, désireux de s’élever socialement, mais dont la pitrerie et la médiocrité doucereuse l’en empêchent, au plus grand bonheur des spectateurs avides de péripéties grandiloquentes et joyeuses dans lesquelles ces défauts le pousseront. Confronté à une déconvenue économique au sein de son affaire de courtier qui va le cribler de dettes, le personnage de Keaton trouvera en le testament de son oncle, la possibilité de combler les fissures venant lézarder la calme sérénité des affaires et de la vie. Las, une clause stipule qu’il doit épouser une femme, le jour même, condition de l’héritage qui poussera le jeune homme à partir explorer les environs en quête d’une main féminine.

Mais il s’agit avant tout d’un prétexte pour découvrir, avec le spectateur bousculé par le burlesque et la drôle d’exagération des situations, ses rapports à la Femme – ou à l’Autre « infériorisé » – et à lui-même et son confort, à l’Egoïsme, au machisme et à l’attrait du pouvoir… Sous la légèreté pudique du protagoniste se cachent l’incarnation d’un mâle enfermé dans des idées reçues et la vision genrée du monde.

Et c’est en cela que réside toute la beauté, la magie, l’humanisme et l’intelligence de l’œuvre résolument ancrée dans le souffle idéologique des Années-Folles, en ce que cette révolte de la réalité féminine lasse que l’on se joue d’elle et qu’on l’enserre dans des carcans désuets est supplée par la Nature, attaquant littéralement Buster, ainsi que par la mécanique industrielle ou encore le hasard composé par un réalisateur farceur. Au-delà de cette solidarité envers ces femmes objectivées ne servant que de faire-valoir pour obtenir l’héritage, c’est tout un univers qui est mis en mouvement, qui vit pleinement et nous implique souvent bien plus, sourire béat aux lèvres, qu’un blockbuster testostéroné cadencé de multiples explosions numériques.

Par un enchaînement au rythme croissant de cascades de marionnettistes, de quiproquos visuels, de contrastes étonnants et de moues joyeusement mélancoliques et anxieuses sur le visage du héros, c’est comme par l’effet entraînant d’un tourniquet de jardin d’enfant intemporel que l’on est arraché au réel, aux fondations solidement ancrées. Ici, nous nous retrouvons dans le cheminement en boucle suivi par le protagoniste, attaché puis détaché de l’amour véritable pour, un temps, se tourner vers son profit et son désir (ou sa nécessité consciente) d’emprise sur la Femme. Par la surexcitation du rythme, du comique de situation et de gestes ainsi que de la composition de plus en plus fouillée, Buster se verra progressivement réduit à l’impuissance et à la vanité face à son échec dans son entreprise vénale et orgueilleuse.

Et de ce tempo affolant et brillamment monté et mis en scène, pour atteindre quelques instants de grâce dans le registre de l’action, du comique ou du romantisme ingénu, en résulte un entrain délicieux que l’on retrouvera notamment chez Disney, plus tard, avec son art tout influencé de la pantomime anthropomorphique.

La boucle diégétique mise en place, concentrant avec cohérence cette folie narrative et filmique permet une résolution simpliste et ingénue, joliment poétique, offre une élévation et un apport moral comme en disposerait un enfant écoutant une fable. En outre, en replaçant l’œuvre dans un contexte qui, certes, nous parle encore, la peinture de la multiplicité des caractères féminins, en accord avec l’idée qu’elles « ne naissent pas femmes mais le deviennent » (Simone de Beauvoir) est étonnante. Habillée à la garçonne, coquette, pompeuse, franche et libérée, rebelle. La « péremption du corps féminin » que défend l’homme est dénoncée, ainsi que son objectivation : en cinquante minutes effrénées, un travail admirable sur l’image de l’autre désirable et moyen pour une fin est établi tout en divertissant.

La non-conformité et le rejet étant mis à l’honneur, qui mieux que le bancal petit Keaton pour soutenir ces thématiques et virevolter par-dessus et quête de sens ?

Note: ★★★★½

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