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Avec Grave, Julia Ducournau explore les métamorphoses d’une jeune fille au désir réprimé et livre un film physique et frontal en malaxant cannibalisme, pulsions sexuelles et atavisme.

Justine est végétarienne comme tout le monde dans sa famille.

Âgée de 16 ans et surdouée, elle intègre une école de vétérinaire où sa sœur aînée est également élève.

Alors que le bizutage commence pour les premières années, Justine est forcée à manger de la viande crue.

Sa vie va subitement basculer et Justine va découvrir et combattre sa vraie nature.

Grave est un film sur le sang.

Celui des liens familiaux, celui qui teinte la peau lors de l’orgasme sexuel, celui qui marque le passage de l’enfance à l’adolescence, celui qui galvanise la volonté de réussite, celui qui rompt les équilibres du monde. Celui qui s’écoule et qui tue.

Après la société du capitalisme, voici la société du cannibalisme, celle qui dévore tout sur son passage, littéralement, et ne laisse que névroses comme seul héritage.

Un motif de plus en plus récurrent dans la cinéphilie mondiale pour exorciser les troubles viscéraux autour desquels s’organisent le monde.

Dernier Train pour Busan et Ma Loute en avaient été les plus belles réussites de 2016.

Julia Ducournau livre le premier choc de 2017.

Un film de genre, sans genre, objet hybride et fascinant qui lorgne du côté de Tobe Hooper, David Cronenberg et Claire Denis en brassant les tourments de la pulsion sexuelle et de l’atavisme familial.

Grave est centré autour de la construction d’une identité et d’une morale au sein d’un système perverti, d’un chaos organisé : celui du bizutage et de la famille.

Cette société cannibale, Julia Ducournau la prend aux pieds de la lettre et charge ses images de métamorphoses physiques troublantes comme pour marquer au fer rouge la fin de l’innocence.

Entre séance de desquamation, épilation à la cire chaude, grignotage de doigts, accidents de voiture et corps en décomposition, le film ne transige pas et tient en haute estime le sens accordé aux images.

Si le film est d’une grande singularité et présente une puissante force symbolique, il n’en est pas pour autant une œuvre conceptuelle et psychanalytique.

Il est au contraire extrêmement concret, direct et montre dans ses moindres détails les métamorphoses du corps et les chamboulements qui questionnent la sexualité et les relations sociales au crépuscule de l’adolescence.

Les images de Julia Ducournau sont impressionnantes. De l’usage du ralenti comme des plongées dans l’inconscient des personnages aux scènes de campus filmées en plan large ou aux scènes de fêtes stroboscopiques caméra sur l’épaule, la mise en scène est d’une grande puissance.

Elle est sublimée par une lumière empruntée au nouveau réalisme belge incarnée par Felix Von Groeningen (Alabama Monroe et La merditude des choses) et par la musique lancinante de l’anglais Jim Williams, auteur attitré de Ben Wheatley (Kill List).

L’ouverture du film est l’une des plus belles vues depuis longtemps. Au petit matin, sur une route de campagne bordée par les arbres, les voitures sont rares. Et pourtant Justine guette sa proie du fossé adjacent. Lorsqu’un véhicule se présente, elle surgit sur la route comme un loup faisant dévier l’auto vers un arbre mortifère avant de se livrer à son festin. Glaçant, éprouvant, vertigineux, tout simplement.

Si le film est un grand film de mise en scène, Julia Ducournau excelle aussi dans la direction de ses acteurs.

Garance Marillier incarne avec force le personnage de Justine en adoptant un jeu très physique contrastant avec son allure très enfantine et son visage d’adolescente encore vierge. Menton relevé et assurance un peu naïve au début du film, elle évolue petit à petit vers une forme troublante où son regard et ses mouvements deviennent plus aiguisés, précis, rapides et inquiétants.

Malgré l’épilogue rapide du film un peu démonstratif et superflu, le film est une réussite majeure dans la nouvelle génération du cinéma français et il faut s’en réjouir sans aucune réserve.

Note: ★★★★★

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