Au revoir là-haut

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L’insoumis Dupontel rentre dans le rang et perd en nervosité avec Au revoir là-haut, fresque patrimoniale engoncée dans ses habits de lumière.

Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaitre, est la première adaptation cinématographique d’Albert Dupontel, habitué à décliner ses névroses et son univers déjanté dans des scénarios originaux qui n’appartiennent qu’à lui.

Pari de taille, donc, pour le cinéaste que de réconcilier la grande histoire, celle de la première guerre mondiale et de ses tranchées, et les petites histoires de personnages à la marge dont il a le secret.

Pari périlleux, aussi, que de s’attaquer à un monument littéraire des années 2000 incontestable et incontesté, ce qui est suffisamment rare, dans la catégorie Goncourt, pour être signalé.

Et résolument, pari à moitié perdu à la vision de l’œuvre.

On retrouve donc Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart) et Maillard (Albert Dupontel).

Tous deux sont rescapés des tranchées. Péricourt, issu d’une famille de la haute société, a été défiguré par un éclat d’obus. Maillard, petit comptable un peu naïf, lui a sauvé la vie mais pas le visage.

Les deux compères, après s’être désintégrés dans cette sale guerre, vont tenter de reprendre goût à la société en fomentant des arnaques de bric et de broc.

Là où Albert Dupontel peut se réjouir, c’est sans doute dans sa capacité à prouver enfin avec ce film qu’il peut livrer une fresque populaire, une œuvre de patrimoine, quitter les marges d’un cinéma punk et provocateur pour se fondre dans un courant « arty-mainstream ».

Son parcours ressemble à s’y méprendre à celui de Jean-Pierre Jeunet qui en abandonnant Caro, Delicatessen et les enfants perdus s’est constitué un label « Grandes œuvres de qualité » avec Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles.

On retrouve donc dans l’œuvre de Dupontel une direction artistique ultra-maîtrisée, un arc narratif parfaitement déployé à coup de flashbacks et de ramifications romanesques et quelques fulgurances de mise en scène, notamment dans la première partie du film au cœur des tranchées.

Et c’est à peu près tout.

Là où le film déçoit c’est dans la sous-exploitation du personnage de Péricourt, lien évident entre le cinéma agressif auquel Dupontel nous a habitués et ce nouveau film, plus lisse, plus convenu. Péricourt est un personnage brisé, passé de la haute société aux marges, s’inventant des masques pour recouvrir son visage amputé dans sa partie basse, avide de revanche et livré à de funestes desseins mortifères.

Le cœur enragé du film, c’est lui. Et Nahuel Pérez Biscayart, prodigieux acteur déjà vu cette année dans 120 battements par minute, le chef d’œuvre de Robin Campillo, lui donne par moment une envergure et une poésie abrasive.

Mais voilà, ce cœur ne palpite pas vraiment. Engoncé dans une chorale de personnages au bord de la caricature, Niels Arestrup et Laurent Lafitte en premier lieu, une voix off permanente et des facilités du cinéaste à devoir toujours tout expliquer, le réacteur ne rentre jamais en fusion.

Et ce qui aurait dû être un brulot corrosif se transforme en critique trop joliment déguisée.

Car au fond, ce que Dupontel veut nous raconter, ce n’est ni plus ni moins ce qu’il anime depuis toujours : la lutte des classes, les difficultés des marginaux, le capitalisme aveugle qui s’enrichit sur le dos de la précarité, le déclassement culturel.

Et si Péricourt, dans la volonté du cinéaste, doit incarner cela, le personnage ne trouve pas vraiment sa place et sa folie dans cette structure trop mécanique.

Enfermé dans des principes trop académiques avec un niveau de production plus ambitieux, Albert Dupontel ne réalise pas encore son V pour Vendetta. Mais nul doute qu’il y parviendra.

Note: ★★½☆☆