Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma

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La projection inédite du film Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma de J.L. Godard sur grand écran, nous plonge dans l’univers du cinéma des années 1980/1990 ; un univers où tensions, prospérités, et rivalités se font face.

En 1984, la chaîne de télévision TF1 a commandé un téléfilm à Godard, dans le cadre d’un hommage à la « série noire ». Celui-ci a accepté et a choisi d’adapter (très librement) un livre important pour lui : Chantons en coeur, de James Hadley Chase. Dans son film, le genre du polar est principalement amené par son personnage Almereyda, producteur ruiné, interprété par Jean-Pierre Mocky.

Grandeur et décadence… n’est rien d’autre que la pure représentation visuelle de ce qu’est le cinéma techniquement parlant. Qu’est-ce que le cinéma, concrètement ? Une usine à rêve, comme on peut l’entendre si souvent. Le cinéma fait rêver, il nous fait croire en certaines choses, il nous berce jusqu’au sommeil, pour que l’on se retrouve docile face aux images qu’il crée et recrée à l’infini. Mais pour ce faire, il doit délicatement se détacher du rêve pour revenir au réel. Et le réel, au cinéma, c’est la production, l’argent, les comptes. Autant d’éléments qui ne font pas rêver, mais qui nous permettent de rêver.

Grandeur et décadence…, c’est aussi l’histoire de Gaspard Bazin, réalisateur, qui prépare son film, étape par étape, en commençant par chercher des figurants. Puis c’est celle de Jean Almereyda, producteur ruiné, qui essaie tant bien que mal de réunir les fonds nécessaire pour la réalisation du film de Bazin, quitte à toucher de l’argent sale. Puis de l’autre côté, il y a le rêve, avec Eurydice la femme de Almereyda qui désire devenir actrice et jouer dans le prochain film de Bazin.

Avec ce film, Godard nous invite à nous questionner sur l’essence du cinéma, à voir au-delà de ce qui peut être vu, à prendre conscience qu’un film ne se crée pas en un claquement de doigts. Le film, c’est le résultat, le but ultime, après des mois d’acharnement, de recherches, de sueur, de joie, de passion et de sacrifices, de la part du réalisateur, mais aussi des centaines de personnes qui travaillent dans le noir, derrière la caméra, pour le faire avancer. Ce sont des heures de répétitions, comme on peut le voir dans Grandeur et décadence… où les figurants enchaînent l’un derrière l’autre les essais de castings organisés par le réalisateur Gaspard Bazin.

Finalement le cinéma, c’est à la fois l’art de repérer un beau visage à mettre sur la pellicule et la difficulté pour le producteur de trouver les fonds nécessaires pour sa réalisation. On se rend compte que le cinéma est le seul art qui travaille l’image, qui travaille l’abstrait, l’irréel, en faisant obligatoirement appel au concret, au matériel. L’art se trouve donc dans la capacité de l’artiste, c’est-à-dire du réalisateur, à lier les deux le plus subtilement possible.

À cette époque, le cinéma connaissait à la fois un apogée, et un déclin au temps de la « toute puissance » de la télévision. Pour Godard, la télévision ne crée pas, à la différence du cinéma, mais elle permet de véhiculer des valeurs en diffusant les films. C’est en ce sens que Godard a accepté de réaliser un film pour la télé. Il était désireux de toucher un autre public. Mais la limite de la télévision se fait sentir, les téléspectateurs ne cherchent plus l’art, ni la création. Ils recherchent le divertissement et les directeurs de chaînes l’ont bien compris ; les téléspectateurs s’ennuient et pour y remédier, les programmes s’enchaînent, se suivent avec un seul but : garder le plus longtemps le téléspectateur sur sa chaîne.

La projection inédite du film Grandeur et décadence au cinéma est un appel au spectateur pour lui dire « Hé ho, ne m’oubliez pas, moi le cinéma, je suis encore là tout près de vous !», car le cinéma se trouve délaissé à cause de ces nombreuses plateformes sur internet qui permettent de regarder des films, chez soi, le plus simplement possible. Alors oui, il faut se déplacer si l’on veut aller au cinéma, mais ça ne doit pas être obstacle, ni même une contrainte, quand on a conscience que des centaines de personnes ont travaillé dur pour nous offrir un film et même des fois, une œuvre d’art.

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