Enfants, nous rêvons pour la plupart d’un amour qui soit juste et évident, d’une personne dont le regard nous transpercera et qui finira par partager notre joie à la force de ses démonstrations. Les traumas viennent ensuite, les névroses en découlant, et tout est altéré. Nous aimons alors d’étranges personnes, d’étranges manières, pour d’étranges raisons et rien n’est moins étrange dans la façon dont elles nous le rendent ou non. Certains s’en accommodent, d’autres s’enlisent dans un spleen qui ne les quittera plus, d’autres encore, plus singuliers, se font les gardiens d’un espoir et d’une foi inaltérée. Un, parmi eux, les promeut depuis deux décennies par l’usage d’un langage cinématographique qu’il a composé, c’est Emmanuel Mouret.

Dans son adaptation d’un récit de Denis Diderot et par le prisme du Marquis des Arcis, il soumet à nos yeux trois de ces amours marquées du sceau de l’enfance, celles que notre homme éprouvera tour à tour pour la Marquise de la Pommeraye et Mademoiselle de Jonquières – occasionnant le courroux de la première – puis celui, équivalent, que lui rendra a posteriori celle de ces dames dont noblesse d’âme aura su dépasser le titre. Ainsi Emmanuel Mouret fait-il entrer, par cette histoire de vengeance, son cinéma dans une nouvelle dimension, plus politique. Certes, un jeu de classes opposait déjà les femmes de Fais moi plaisir ! ou de Caprice, mais aucune ne supplantait distinctement sa rivale par ses qualités ou ses vertus. Ici, les choses sont établies, l’aimante prostituée contrainte au mensonge par la Marquise est sanctifiée lorsque cette dernière, vengeresse de n’avoir été aimée qu’un temps, est condamnée dans un dernier plan sentencieux qui déroge aux habitudes de notre auteur.

Par cette cruelle amie, c’est de la pesanteur du mouvement néo féministe actuel, qu’Emmanuel Mouret semble vouloir alléger les maux, déconstruisant les systèmes de la femme obligatoirement victime de l’homme obligatoirement salaud, de cette femme qui, sûre de sa légitimité et au nom d’une revendication qu’elle entendra la dépasser, n’hésitera pas à se faire le bourreau d’un homme qui ne l’aura jamais été. Ainsi et comme à chaque salve, le plus discret de nos plus grands cinéastes nous offre une sortie salvatrice, nous appelant à plus de tempérance et de compassion à l’égard de nos contemporains, qui aiment comme ils peuvent et ont toujours plus à gagner du pardon que de la haine.

En réalisant l’un de ses rêves d’enfant – la mise en scène d’un film en costumes – Emmanuel Mouret s’est tendu un terrible piège consistant à replacer dans leur époque la douceur des manières qu’il avait importé dans la nôtre. Pour autant, la rencontre de son langage avec les codes du genre n’en annule pas les effets, libérant plus avant sa langue et conférant un écrin neuf et flamboyant à ses incursions comiques (la scène ou le Marquis feint de ne pas avoir été mis au fait de la présence à dîner de Madame et Mademoiselle de Jonquières chez la Marquise). Plus loin permet-elle également de tracer les lignes de ses personnages avec une clarté plus grande et d’iconiser sa muse d’un film sans la retenue et les artifices inhérents à ses œuvres contemporaines (Virginie Efira en comédienne adulée, Judith Godrèche en fille du président). C’est ainsi et sans la moindre capacité de résistance que nous tomberons immédiatement amoureux d’Alice Isaaz en Mademoiselle de Jonquières, d’une émotion juste et évidente.

Fou amoureux du cinéma d’Emmanuel Mouret depuis ses débuts, un devoir de réserve m’empêchera d’attribuer une quelconque note à Mademoiselle de Jonquières, que je chéris, après deux visionnages, d’un même sentiment inaltérable et inconditionnel.