Un continent, celui de l’amour, de la rêverie, de l’extase et de la joie. C’est tout cela Aviary, 5e album studio de l’Américaine Julia Holter, figure majeure de pop expérimentale de la dernière décennie. Une artiste qui fait pont entre sa passion pour les compositions pointues, avant-gardistes et atonales, et des mélodies catchy, parfois harmonieuses. Écouter Julia Holter, c’est raviver la pop arty des 80’s, celle de Kate Bush et Laurie Anderson, sublimée par des arrangements classiques, jazz et baroques. Après les époustouflants Loud City Song et Have You In My Wilderness, Aviary constitue un nouveau sommet de la musique contemporaine.

À l’intimisme du premier, et à la tendresse et la sensualité du second, Julia Holter s’aventure ici dans un territoire sonique plus étendu, plus fouillis aussi, épique et sublime. 90 min de musique qui pourrait être le pendant féminin et lumineux du To Be Kind des Swans, ode à l’amour tout aussi exigeante sortie en 2014. Toutefois, plutôt que la répétition, la violence et l’hypnose de la musique du groupe de Michael Gira, Julia Holter préfère les arrangements complexes, sophistiqués et d’une richesse folle. C’est simple, chacun des 15 titres que composent Aviary, constitue une contrée à explorer, un pays à découvrir, différent du précédent. Un continent, on vous l’avait dit.

Aux pianos, cordes, percussions, cuivres et synthés, s’ajoute cette fois la cornemuse et autres instruments drones de Tashi Wada, fils de Yoshi Wada, légende de l’expérimental japonais des années 1980. Un apport conséquent, qui se ressent tout le long de l’album, et vient concurrencer le spectre vocal éblouissant et divin de Julia Holter, ceci dès l’introduction, l’immense Turn the Light On. Mais ne vous inquiétez pas, l’instrument n°1 de l’artiste reste toujours sa voix grâce à laquelle elle articule chaque chanson, donne le ton, s’évade et erre. Il y a d’ailleurs ici autant d’élévations cosmiques que de petits moments de spoken words, de chuchotements joueurs et intimes.

Il y a bien sûr quelques « tubes », minimalistes, exigeants, dans la lignée de Have You In My Wilderness. On pense d’abord au duo I Shall Love 2/I Shall Love 1, la première étant une surprenante ballade candide menée par une sensuelle boîte à rythme, tandis que sa sœur qui arrive un peu plus tard dans l’album serait son pendant festif et céleste. Il y a aussi l’inévitable Words I Heards, peut-être le plus beau morceau de l’album, dévastateur, simple, pur, où un violon et la voix de Julia Holter s’adonnent à un bouleversant ballet d’émotions. Ou alors Whether, plus rythmée et cacophonique, pleine de delay et dirigée par un tempo martial et une montée en puissance finale saisissante.

Tout n’est pas parfait, il y a même quelques titres plus anecdotiques (Chaitius, Another Dream, In Garden’s Muteness, I Would Rather See) mais qui conservent le même genre de beauté que leurs confrères, révélée dans l’aspect organique de l’œuvre toute entière. Ils viennent se mêler à d’autres morceaux qui eux frôlent la perfection, du jazz made in Talk Talk de Voce Simul, à la pop scintillante de Les Jeux to You, en passant par le drône bicéphale de Everyday is an Emergency ou la magistralité intimiste de Colligere. L’impression d’être dans une volière (traduction d’Aviary) musicale où les sons décollent, redescendent, nous transportent et nous élèvent, est constante. Aviary est un nouveau geste somptueux de Julia Holter qui continue à faire d’elle l’une des génies historiques de la pop aventureuse.

Une Illumination

Constat confirmé ce mercredi 5 décembre au Petit Bain, qui accueillait justement Julia Holter et son quintet de multi-instrumentiste pour un concert qui revisita en grande partie Aviary, mais aussi Have You In my Wilderness. Un réél plaisir de redécouvrir, dans des instrumentations un peu plus fournies Feel You et son clavecin, Sea Calls Me Home et son refrain entêtant ou encore le charme du subtil Silhouette.

Mais le plat de résistance fut l’émerveillement provoqué par les titres issus du dernier album, qui prirent sur scène toute leur dimension épique, parfois chaotique mais surtout profondément sublime et ensorcelante. C’est tout un art du temps qui fut dévoyé par les cinq musiciens, menés par une chef d’orchestre au timbre céleste : Silences, cacophonies, drones, mélodies, harmonies, etc. Une véritable baffe même si on pourra regretter d’un morceau aussi audacieux que Everyday is an Emergency dans la setlist.

Cependant, tous les temps forts de Aviary furent joués (I Shall Love 2/1, Words I Heard, Colligere, Voce Simul, Whether, etc.) pour le plaisir d’un public conquis, à la fois silencieux mais aussi réactif face à la classe et l’humour d’une chanteuse apparemment troublée et amusée par le lieu : un bateau sur la Seine, tangué par des remous. Drôle et belle poésie, à l’image de la musique de Julia Holter. Une illumination.

Note: ★★★★½