Lorsque vous avez commencé à envisager l’écriture de Kong, aviez-vous déjà en tête la somme que ce roman allait représenter ?

Disons que j’avais une ambition qui tient à l’idée que j’ai de la littérature. Il y a une question actuelle qui me rend fou, c’est celle du pitch. La poser revient déjà à s’exclure de ce qu’est la littérature, qui est d’articuler une infinité de résonances pour obtenir un effet de monde. J’a l’habitude d’utiliser une image qui me frappait quand j’étais gosse. Dans le bistro du petit port près de chez moi, il y avait des vieux retraités qui coupaient des allumettes en quatre dans le sens de la longueur, qui en faisaient les trois mâts qu’ils rabattaient et réussissaient à les mettre en bouteille en tirant sur des fils. J’avais l’impression qu’avec le trois mâts, il y avait l’océan qui rentrait dans la bouteille, mais aussi le monde entier. Pour moi, le roman, c’est ça. Il faut qu’il y ait le monde entier dans une bouteille.

Kong n’est pas une biographie de Shoedsack et Cooper – même si j’ai respecté tous les faits que j’ai recensés et j’ai lu toutes les archives disponibles ! – c’est un roman qui essaie de faire rentrer le monde qui est passé à travers ces personnages avec la force d’un arc électrique, depuis la guerre de 14/ 18 jusqu’en 1933, quand on bascule dans ce qui va être la seconde guerre mondiale. Mais c’est aussi un roman sur le pouvoir de la fiction de la même manière que King Kong est un film sur le film. Shoedesack et Cooper vont partir du plus strict réalisme pour finir par se convaincre qu’il n’y a pas d’autre moyen que la fiction pour dire leur époque. Et ils vont inventer un mythe qui est la fiction ultime.

La preuve qu’ils ont réussi, c’est que le film a rencontré un succès immédiat alors que le monde était au bord de l’effondrement. Les banques de New-York ferment deux jours avant la première et Hitler prend le pouvoir en Allemagne quelques semaines après la sortie du film. La RKO possédait les deux plus grandes salles de New-York et à la surprise totale, dès le premier jour d’exploitation, elles sont pleines si bien que dès le lendemain, il faut organiser dix séances quotidiennes pour répondre à la demande du public. Cela dure ainsi des mois et ce succès permet de sauver la RKO qui misait tout sur King Kong pour échapper à la banqueroute. Ce qui m’intéressait avec Kong, c’était de montrer comment cette puissance qui traverse ces personnages permet de produire un mythe.

Ce questionnement sur le pouvoir de la fiction à décrire le monde est au centre de votre festival, Étonnants Voyageurs ?

Quand j’ai créé Étonnants voyageurs en 1990, j’étais en guerre contre les modes littéraires de l’époque. Ce festival était une façon de leur dire, «Écoutez, un monde est en train de disparaître, un autre surgit, inquiétant, fascinant. Ce sont les artistes qui disent le mieux l’inconnu du monde qui vient. Finissez d’imaginer que la contemplation de votre nombril suffit à résumer l’époque ! ». Quelques semaines avant mai 1968, les têtes pensantes disaient « la France s’ennuie ». Ce qui me fait dire qu’il valait mieux écouter Bob Dylan, le rock et la contre-culture pour savoir ce qui agitait la jeunesse à ce moment-là. Il en va toujours ainsi des périodes de mutation, ce sont les artistes qui les annonce. C’est ce qui va se passer avec King Kong et toute une série de films de 1930 à 1933, des films de monstres, des films noirs extrêmement durs et violents, comme si Hollywood avait eu le pressentiment de ce qui allait se passer.

Cette idée de « littérature monde » que je défends s’est imposée mais a devié vers une forme de roman-journalisme déguisé, qui ne m’intéresse en rien – la littérature n’est pas le journalisme – ou en littérature engagée dont on sait tous les pièges de l’idéologie mise en fiction. Cela ne m’intéresse pas plus car cela finit en littérature des bons sentiments. Avec Kong, je voulais pouvoir dire que c’est précisément la fiction et le mythe qui ont pouvoir a dire notre monde et que c’est dans cet espace là que se joue la littérature.

Parlez-nous de votre travail de documentation pour le roman que vous avez mis huit ans à écrire !

Au début, j’en savais assez pour me convaincre qu’il y avait matière à écrire un roman mais j’étais loin d’imaginer tout ce que j’allais trouver ! Les archives de Merian Cooper se trouvent à l’université de Salt Lake City, celles de la RKO à l’université Los Angeles et ce que j’y ai trouvé était proprement incroyable ! Je savais que j’avais un sujet en or mais je me suis rendu compte en l’écrivant que c’était en quelque sorte mon auto-biographie. Je suis comme l’explorateur du film – et donc comme toute personne humaine qui est curieuse par nature -, je rêve d’un ailleurs qui resterait un « ailleurs » alors que quand on y arrive cela devient un « ici ». L’inconnu devient connu, il faut alors recommencer la quête. Or, avec King Kong, il y a l’idée d’un ailleurs absolu avec le surgissement de cette puissance colossale qui occupe tout l’écran, qui est le monde lui-même dans sa fureur et sa démesure et qui nous reste inconnue. Cela me fascinait et me renvoyait à ma propre enfance.

Enfant, je vivais dans une maison très isolée en bord de mer. Par temps de tempête, l’eau rentrait dans le jardin, j’entendait les monstres qui hurlaient dehors, j’avais l’impression que la maison allait s’envoler. Je filais le matin pour me blottir dans les rochers à la pointe des falaises pour sentir les vagues qui cognaient contre le granit. Il y a dans la mer toute la puissance de création et de destruction du monde. Et puis par la grâce de la Bibilothèque Verte, à dix ans, j’ai lu Stevenson, Jack London, Conrad, Melville, j’ai su que le sujet de tous ces livres, c’était la mer qui hurlait et le mystère de cette puissance. Et Kong me ramenait à ça. J’avais le sentiment d’être sommé d’écrire un livre total qui retrace tout ça.

Quand j’ai signé le contrat pour écrire ce roman aux éditions Grasset, Olivier Nora, qui avait beaucoup défendu La beauté du monde, me dit que si celui-là pouvoir être un peu plus court, cela ne serait pas mal. Et je me souviens lui dire que je le voyais bien entre 300 et 350 pages ! J’étais sincère, mais j’étais loin de me douter tout ce que j’allais découvrir en même temps que j’écrivais. C’est l’écriture qui me poussait à faire les recherches. Ça a commencé avec la découverte de cette conférence où Conan Doyle montre les premières images du Monde Perdu en 1922 et je me dis que c’est l’offrande du démarrage ! On a ici l’élément romanesque de ce qui est l’amorce du livre. Et puis ensuite cela se transforme en casse-tête car il y a le travail de documentation mais aussi la façon de raconter l’histoire. Dans un schéma strictement chronologique, il y a de quoi faire 10 000 pages. C’est pour ça que j’ai conçu le roman comme une série télé avec chaque chapitre qui a sa propre unité dramatique.

Qu’est-ce qui définit la soif d’aventure de Shoedsack et Cooper ?

Je pense que ce qui s’est passé pendant la Grande Guerre a continué à les hanter eux et leur époque. C’est la première fois qu’une civilisation s’est perçue comme mortelle en vacillant au bord du gouffre dans une sorte de vertige d’auto-destruction. C’est un choc culturel immense. Qu’est-ce qu’il y a dans cette civilisation – qui a porté si haut la culture et les valeurs humanistes – qui lui a permis de basculer dans la barbarie la plus absolue ? Cette question traverse l’époque de façon particulière. Même si la découverte de la psychanalyse est antérieure, elle prend véritablement son essor à ce moment-là avec le soupçon que cela renvoie à un puits noir au cœur de l’âme humaine.

Shoedsack et Cooper sortent de la guerre avec cette interrogation mais aussi avec le sentiment que des hommes – et en particulier eux – ont été capables de choses extraordinaires. Revenir à la vie normale devient très compliqué car après avoir célébré les héros, les gens n’ont pas du tout envie qu’on leur rappelle la guerre mais surtout car ils ont éprouvé une autre dimension de l’être humain qui échappe à l’ordinaire. C’est pour ces raisons qu’ils restent en bord du monde et qu’ils rêvent tous les deux d’autres civilisations qui seraient assez hostiles pour qu’ils aient besoin de convoquer cette part d’eux-mêmes qui les fait plus grands qu’eux.

Commence alors une série d’aventures absolument extraordinaires, l’Abyssinie, les pirates de la Mer Rouge, les Bakhtieris en Iran, les tigres mangeurs d’hommes au Siam, les guerriers du Soudan… J’ai voulu capturer la dimension romanesque de ces personnages dans mon livre et faire ressentir au lecteur ce mouvement. J’utilise souvent l’image des piquets d’un slalom où les faits seraient les piquets – et j’ai en accumulé la plus grande masse possible ! – et le roman qui est le tracé du skieur entre ces piquets. Le challenge est de n’en oublier aucun, ce qui n’est pas forcément une contrainte mais porte au contraire le fictif au maximum de son intensité.

Dans cette recherche d’aventures, il y a aussi une quête de la forme qui amène Shoedasck et Cooper du « roman du réel » vers la fiction.

C’est d’abord une question de morale car à l’époque, il y avait des fake news dans le milieu de l’exploration. Eux ne voulaient recréer que ce qu’ils avaient vu mais n’avaient pas filmé parce qu’ils n’avaient pas eu le temps de planter la caméra. Shoedsack et Cooper citaient souvent Melville, London, Conrad comme des modèles de ce à quoi ils aspiraient si bien que Walter Younger, un des producteurs de la Paramount va bousculer leurs résistances à dépasser le roman du réel en allant vers la fiction. Il y aura une première tentative à moitié ratée, Les quatre plumes blanches qui mixe des éléments tournés à Hollywood avec des images filmées au Tenganika et au Soudan.

C’est extraordinaire de revoir les images de Grass et de Chang après avoir lu les chapitres que vous leur consacrez. Vous leur redonner un véritable souffle épique.

(Rires) Je me disais – et c’était aussi mon challenge – que le lecteur serait peut-être davantage pris par le récit de ces aventures que par les images elles-mêmes, auxquelles je voulais redonner vie pour lutter contre le temps qui a changé notre regard. Si on mets de côté les dix premières minutes de Grass, dès qu’on est avec les Bakhtieris, on est littéralement scotchés ! Pour Chang, les images ne disent pas à quel point ils sont allés loin, aussi bien physiquement que mentalement pour ramener ce film. Je voulais ramener au frisson premier de l’époque, à ce pouvoir de sidération que pouvait avoir le cinéma sur le spectateur. En revanche, King Kong n’a pas vieilli, car c’est de la fiction, qui touche à quelque chose de plus profond que le réalisme.

King Kong a eu un caractère définitif dans la carrière de Shoedsak et Cooper…

On peut dire en effet que ça les a carbonisés ! Shoedsak a réalisé une suite, Le fils de King Kong, pour renflouer encore un peu plus les caisses de la RKO dont Cooper avait pris la direction. Selznick avait rejoint son beau-père à la Metro Goldwyn Mayer. Il tournera encore plusieurs films – dont Les derniers jours de Pompeï, qui n’est pas si mal – mais il tombe aveugle et comme il ne voit plus clair, ce sont ses assistants qui filment à sa place. Quant à Cooper, il s’engage dans la U.S. Air Force pendant la Deuxième Guerre Mondiale dont il finit général. Il a ensuite beaucoup produit John Ford, inventé le Kinopanorama, qui est l’ancêtre du Cinemascope, il a travaillé au développement du cinéma en trois dimensions et produit des séries télévisées dont il pensait que ce serait l’avenir du cinéma.

Mais tous les deux sont allés au bout de quelque chose avec King Kong. Je crains que Kong n’ait le même effet sur moi, l’écriture m’a laissé littéralement à bout de force et dans un état d’épuisement mental que vous ne pouvez pas imaginer. J’ai plein d’idées de nouveaux livres mais pour le moment, je suis en panne devant la page blanche. Mais après huit passés sur Kong, c’est sans doute normal… Il y aurait un deuxième roman à écrire sur Merian Cooper, mais pas pour moi. J’ai été surpris que personne ne se soit emparé avant moi de ces deux personnages mais c’est sans doute le propre des mythes de faire oublier ceux qui les ont créés. Cela se vérifie à chaque fois. Qui se souvient de Cervantes ou de Conan Doyle ? On croirait que le personnage mythique tue son créateur car il a la force de dire son époque et quelque chose de non historique de l’âme humaine. C’est pourquoi les gens s’y reconnaissent de générations en générations.

Propos recueillis à la Cinémathèque de Toulouse le 15 décembre 2017

Kong, disponible en poche (Points)

Note: ★★★★½