Désolations, de David Vann (Editions Gallmeister)

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Désolations, de David Vann (Editions Gallmeister)

Joli succès de librairie pour David Vann, avec Sukkwan Island, son premier roman qui a obtenu le prix Medicis en 2010. C’était il y a deux ans, le croisement entre Jim Harrison, Into the Wild et La Route de Cormac Mc Carthy. Le livre commence comme un récit de voyage classique, récit d’un homme parti vivre sur une île isolée de l’Alaska avec son fils pendant un an dans le but de resserrer les liens avec sa progéniture et de réapprendre à vivre suite à une série d’échecs personnels et professionnels. Mais le rêve initial de pionnier tourne très vite au cauchemar, au fur et à mesure que deviennent indéniables le manque de préparation du voyage, l’inexpérience et les troubles mentaux du personnage principal. Jusqu’à un twist inattendu et sidérant, véritable claque littéraire qui fait basculer le roman dans les zones les plus sombres de la nature humaine, d’une violence et d’une noirceur quasi insoutenables.

Donner une suite à un tel choc inaugural était un vrai pari pour David Vann. Systématiser la formule de Sukkwan Island aurait été une supercherie. Surenchérir dans l’horreur psychologique était difficilement imaginable à moins de perdre les lecteurs en cours de route. L’auteur suit donc une voix médiane, forcément décevante pour quiconque viendrait chercher des émotions équivalentes à celles suscitées par Sukkwan Island, mais pourtant logique en termes d’évolution et de cohérence littéraire. L’auteur ne s’éloigne donc pas du «nature writing», cette fois dans une forme ultime qui évite le récit de voyage pour reportage du National Geographic ou l’ode écologique destinée à révéler les faiblesses de l’âme humaine et ses turpitudes… Dans les romans de David Vann, la nature n’est pas hostile, mais sauvage. Elle ne se laisse pas domestiquer par des personnages qui viendront s’y casser les dents, échouant systématiquement à tenter d’y vivre leurs rêves d’existence retirée de toute civilisation.

On note malgré tout de nombreuses similitudes entre les deux romans, parmi lesquelles l’image d’une cabane posée au milieu d’une île, à chaque fois mal construite, brinquebalante, de guingois. La faute à l’incompétence des hommes qui les ont édifiées : symboles de leur vie qui va de traviole, à deux doigts de s’écrouler. David Vann ouvre toutefois la fenêtre de sa cabane : autant Sukkwan Island était un roman sombre, à deux personnages, autant il fait entrer dans son nouveau roman toute une famille, dysfonctionnelle comme il se doit. Garry, le père, veut s’installer avec sa femme Irène sur une île située à l’autre bout d’un lac pour sauver un mariage qui bat de l’aile. N’est-ce pas plutôt pour en précipiter la fin ? Leur fille Rhoda vit avec Jim, un dentiste saisi des démons de la quarantaine qui la trompe avec Monique, une jeune touriste qui le fait tourner en bourrique, profite de lui et de son argent. Seul Mark, le frère de Rhoda semble trouver un équilibre à l’écart de cette famille, entre communauté hippie et sorties de pêche.

David Vann observe ce théâtre ridicule sans se poser en juge divin. C’est la nature, personnage à part entière, qui arbitre cette comédie humaine grotesque. On sait ici encore que l’issue sera de nouveau fatale, les premières pages faisant flotter sur la totalité du récit une odeur de mort qui rôde au détour de chaque page, compagnon de lecture qui menace de frapper à chaque instant. A l’inverse de Sukkwan Island, le moment fatidique est sans cesse repoussé, le twist n’est pas systématisé en forme de procédé commode pour sidérer le lecteur. La mort est attendue et advient in fine, le talent de David Vann étant de nous associer au destin de ces quelques personnages ordinaires sans aucun cynisme, alors même que l’histoire – dans laquelle ils se débattent comme des insectes – semble si dérisoire comparée à la grandeur et à la beauté des paysages de l’Alaska.

Note: ★★★½☆

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