Les autoportraits habités [Entretien avec Jean Blaise]7 minutes de lecture

Visage important de la cité, au bord de la Bretagne : Nantes. Jean Blaise (1) réveilla la belle endormie avec le Festival des Allumés en 1990 et avec le centre culturel, le Lieu Unique (2), pour ce début de siècle. Depuis 2007, il organise la biennale d’art contemporain Estuaire (2). Aujourd’hui, propulsé par Jean-Marc Ayrault à la direction d’une superstructure de Nantes Métropole regroupant les services de la culture, du tourisme et du patrimoine, il nous offre un feu d’artifice régional avec Le voyage à Nantes. Rencontre.

Me voici perché avec Jean Blaise, à 120 m de hauteur, au bar « Le Nid » (4),tour Bretagne. J’élude les questions technico-politiques sur la nécessité de renommer l’Office du tourisme en un événement estival au nom romantique : Le voyage à Nantes (VAN). Je lui parle de deux œuvres qui m’ont particulièrement ému, Fleurs et autoportrait de Yan Pei-Ming dans l’exposition Un jour parfait(6) et Serpent d’océan(7) de Huang Yong Ping à la pointe de Mindin.

Stéphane Despax : Pouvez-vous me parler de votre rencontre avec ces œuvres ?

Jean Blaise :  L’oeuvre de Ming, Un jour parfait, a été créée pour le lieu de la chapelle de l’Oratoire. Ce sont des autoportraits extrêmement ressemblants, vraiment habités. C’est un triptyque qui représente, bien-sûr le Christ, mais dans des positions très humaines, très vivantes et donc très troublantes. Ce Christ n’est pas supplicié. Il n’est pas sur la croix, mais il est dans cette position aussi. C’est une œuvre extrêmement forte, l’artiste peint très vite, d’une façon puissante. Ces autoportraits imposants font deux à trois mètres de haut. La chapelle constitue un très beau lieu rénové qui fait partie du parcours de 31 étapes.

 Nom d’un chien ! Un jour parfait Yan Pei-Ming, huile sur toile, 2012

  Fleurs et autoportrait Yan Pei-Ming, aquarelle sur papier, 2009

SD : Avez-vous vu Ming à l’œuvre ?

JB : Non, je ne l’ai pas vu à l’œuvre.

SD : Face au triptyque, se trouve une aquarelle très forte…

JB : C’est un scanner, un autoportrait aussi, son crâne, son cerveau. C’est une « vanité », l’artiste se représente, lui-même, peut-être mort. C’est lui encore qui fait face à ses trois autres autoportraits, il se pose sûrement des questions sur notre passage sur notre terre, sur l’éphémère. L’œuvre accroche, aspire, dit tout de suite quelque chose, fascine.

SD : Je veux vous parler de ces deux œuvres, Le serpent d’océan de Huang Yong Ping et Fleurs et autoportrait de Yan Pei-Ming. « La vanité » relie ces deux œuvres.

JB : « La vanité », bien-sûr !

SD : Ça nous rappelle à l’éphémère, nous ne sommes que de passage. Les créations des artistes prennent place dans le paysage, elles seront toujours présentes lorsque nous ne serons plus là. Comment avez-vous découvert l’auteur du serpent d’océan ? Comment êtes-vous arrivé à rencontrer cet artiste ?

JB : Notre manière de procéder, quand je dis « notre » c’est l’équipe de la manifestation Estuaire, c’est d’abord de repérer sur l’estuaire les espaces particuliers, étonnants, remarquables. Un espace peut être remarquable aussi par sa laideur. Par sa force, quoi ! Nous repérons ces endroits, et nous essayons de penser à des artistes que nous connaissons, des artistes internationaux, mais aussi des artistes locaux. Nous imaginons quels artistes pourraient interpréter véritablement ce territoire, habiter cet espace que nous allons leur offrir. Donc à cet endroit, nous avons pensé à Huang Yong Ping, un artiste qui est très bouleversé et remué par les convulsions du monde, par ce qui se passe actuellement dans le domaine de l’environnement, cette espèce de « No-future ». Ce serpent d’océan mesure plus de 100 mètres de long. C’est un squelette dont nous avons l’impression qu’il vit. Et quand la mer vient jouer avec lui, il peut être totalement découvert à marée basse ou recouvert à marrée haute. Parfois, quand la mer monte, nous avons l’impression qu’il flotte, qu’il bouge dans l’eau. Ce serpent, il vient de très loin, venu s’échouer-là comme un résidu sur la plage de l’estuaire. Il arrive de l’atlantique, entre dans l’estuaire et s’échoue. Huang Yong Ping est un artiste qui vit en France.

Serpent d’océan Huang Yong Ping 2012

SD : Une œuvre incroyable : les points de vue sur ce serpent sont multiples. Nous pouvons le recevoir de différentes façons. Sur la plage, il est très proche de nous. Depuis une terrasse, nous prenons du recul pour le voir dans son ensemble. Depuis le pont de Saint-Nazaire, il est toujours visible et garde une présence incroyable dans le paysage. Comment garde t-elle autant de caractère avec autant de points de vue ?

JB : Les grands artistes sont ceux qui réussissent toujours à être justes. Justes dans les dimensions, justes dans l’échelle, justes aussi dans le paysage. Ce n’est pas évident de créer dans l’espace public, plus facile de créer dans les lieux qui sont conçus pour exposer des œuvres, que dans l’espace public. L’artiste est à la merci évidemment de l’échelle et puis aussi du décor, du paysage. Là, l’artiste a joué avec le pont de Saint-Nazaire. Quand on se place derrière lui, lorsque nous regardons depuis sa queue, nous avons l’impression que le serpent et le pont forment une continuité. Une ligne se créée. C’est une œuvre impressionnante et extrêmement juste.

SD :  Comme La maison dans la Loire à Couëron ?

JB : Jean-Luc Courcoult (8) est le metteur en scène de Royal de Luxe, bien connu à Toulouse. Je lui avais demandé une œuvre et il m’avait proposé cette maison perdue dans la Loire. Créée en 2007, nous avons eu des difficultés parce que la Loire est un fleuve sauvage et difficile. Donc elle avait été remuée et finalement basculé. Là, elle a été déplacée à Couëron. Aujourd’hui, elle est fixée et encastrée dans le fleuve. A marée haute, l’eau grimpe jusqu’au deuxième étage et à marée basse, reste au niveau du rez-de-chaussée.

SD : Je l’ai vue à marée basse. Elle prend une présence forte dans le paysage. Elle s’incline, s’affaisse, abandonnée. J’ai pris une photo, un panoramique. Mais à l’image, la maison perd cette présence. Encore une fois, l’artiste a pu offrir une œuvre qui s’impose au regard du spectateur.

JB : Elle est placée dans un paysage horizontal, presque vierge, pas d’habitations en arrière plan. Nous avons l’impression d’un tableau. D’où cet espèce de trouble aussi, quand on la découvre. Et puis on peut imaginer qu’elle est habitée. Il y a quelque chose.

SD :  Oui, il y a un volet entrouvert !

JB : Il y a une présence à l’intérieur.

La maison dans la Loire Jean-Luc Courcoult

(1) Portrait de Jean Blaise : http://www.pavillon-arsenal.com/videosenligne/collection-31-384.php

(2) http://www.estuaire.info

(3) http://www.lelieuunique.com

(4) L’aménagement a été confié à Jean Jullien (http://jeanjullien.com/). Espace bar au décor cartoonesque et ludique. Un oiseau « Malabar » gît au sol entre dernier souffle et repos. La terrasse panoramique 360° permet de prendre de l’altitude pour voir Nantes façon « google map ».

(5) Inaugurée le 18 novembre 1976, conçu par l’architecte Claude Devorsine , hauteur de 120 m (144m du sous-sol aux caissons supérieurs), Le nantais l’appel la verrue. Elle pourrait être la sœur de la tour Montparnasse à Paris tant dans son esthétique que sa place dans le paysage de la ville.

(6) Un jour parfait Beinaschi et Rubens invitent YAN PEI-MING, 15 juin au 19 septembre 2012, chapelle de l’Oratoire, Nantes. Exposition conçue avec le concours de Xavier Douroux Directeur du Consortium de Dijon, réalisée par le musée des beaux-arts de Nantes avec le soutien de la DRAC Pays de la loire.

(7) Serpent d’Océan, création pérenne visible à Saint-Brévin-les-Pins – Pointe de Mindin.

(8) http://www.royal-de-luxe.com/fr/jean-luc-courcoult/