Les marchands, de Joël Pommerat – Théâtre National de Toulouse3 minutes de lecture

Les Marchands HD (3)

Il y a dans Les marchands une séquence qui se répète dans une usine où les acteurs, travaillant sur une ligne de production, effectuent une pantomime qui convoque instantanément le souvenir des Temps Modernes. Il faut dire que Joël Pommerat définit lui-même sa pièce comme ayant pour sujet « la valeur que les hommes ont accordé au travail», de la même façon que le film de Chaplin montrait l’aliénation de l’individu par la machine industrielle. La comparaison se justifie d’autant plus que sur la scène des Marchands, les comédiens ne prononcent aucune parole, à l’identique du cinéma muet.

Il faut décrire à ce stade le dispositif imaginé par Joël Pommerat, dispositif qui repose sur un grand plateau quasi nu hormis quelques accessoires spartiates (une chaise, une table, une télévision), les changements de décors se faisant sur des fondus au noir très réguliers et rapides, qui font penser à des battements de paupières. Le récit est pris en charge par la voix off de la narratrice, salariée d’une entreprise chimique, qui raconte sa relation à sa meilleure amie sans travail. Sur la scène donc, les acteurs ne prononcent pas un mot et agissent d’une façon qui contredit souvent le texte récité par le personnage principal.

La mise en scène est millimétrée, les escamotages de décors se font en un clin d’œil, l’éclairage consiste en un contraste très prononcé de noir et blanc proche de l’expressionnisme, qui autorise des effets d’apparition/ disparition des acteurs sur scène, le rythme est quasi métronomique au risque de provoquer l’ennui, d’autant plus que la voix-off est dite sur un ton monocorde très appuyé. La mécanique est parfaitement huilée, mais tourne cependant à vide et finit par ne susciter aucune émotion.

On a du mal à croire à la note d’intention de Joël Pommerat qui affirme que sa pièce « n’est pas manichéenne et […] n’adopte pas un discours critique direct » quand la narratrice qui a la « chance » d’avoir un travail souffre de violents maux de dos et passe son temps devant la télévision, tandis que son amie sans emploi a une sensibilité accrue au monde qui exacerbe son imaginaire, c’est grâce à elle également que l’usine évitera la fermeture définitive.

Tout est pris en charge de façon binaire dans la narration : noir/blanc, vaste loft/ taudis, travail/ oisiveté, famille/solitude, martyre/ héroïne, réel/ imaginaire… Malgré les tentatives de brouiller le propos par un jeu sur les perceptions – sur l’identification des personnages, sur l’écart entre ce qui est mimé sur scène et la voix off – et par les incursions de la pièce dans un fantastique médiumnique hors de propos (apparitions fantomatiques, lévitations, etc.). « Nous sommes les marchands de nos propres vies », entend-t-on dans la pièce. « Le marchand de sable est passé », serait-on plutôt tentés de dire.

Photo : Elizabeth Carecchio

Note: ★★☆☆☆