Swans – The glowing man

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L’embrasement des cygnes

En annonçant que The Glowing Man, 14eme opus de Swans, serait une œuvre d’adieu – la fin de cette version du groupe – on aurait pu craindre que Michael Gira et ses compères franchissent le fil ténu entretenu depuis le génial The Seer (2012) et cèdent à quelques tentations pompières. Il faut dire que le musique du groupe, très exigeante, flirte depuis leur retour au premier plan en 2010 avec une complexité qui en aura laissé beaucoup de marbres (notamment les fans de leur période post-gothique, de Children Of God à The Great Annihilator). Paradoxalement, Swans n’a jamais été aussi célébré, sortant enfin des confins du milieu underground qui les avait enterrés une première fois en 1997, après l’immense Soundtracks For The Blind, monolithe de deux heures (déjà) préfigurant en partie leurs œuvres actuelles. Un succès explicable par le fait qu’en trois albums, Swans semble avoir atteint un des paradigmes de sa musique. 35 années d’un périple qui a mené le leader à explorer son esprit à travers divers pistes, passant du Punk et de la No Wave à un son plus New Wave, Folk et Experimental avant de revenir aujourd’hui aux fondamentaux tout en brassant toutes ces influences : le Rock ! Et finalement, The Glowing Man, ultime opus d’une trilogie qui aura marqué la décennie, est bien l’apothéose, plus calme, de ce virage artistique.

Si The Seer était le plongeon dans un abysse assourdissant, To Be Kind s’ouvrait vers la lumière, offrant de pures instants psychédéliques et de groove transcendantaux. The Glowing Man poursuit l’ascension vers le soleil et, à certains moments, fait s’élever la musique du groupe au zénith – comme le drôle d’oiseau dessiné sur la pochette du disque. On comprend alors Michael Gira : c’est la fin du voyage. Une fin paradoxalement tendre au vu des débuts, pleine d’amour, celui de l’artiste pour sa femme (qui chante sur l’album), celui qui unit les membres du groupe qui vont se quitter et celui envers le public qui les a soutenus pendant ces six années de tournées intenses et matrices des enregistrements studios. Les titres font ainsi la part belle aux ambiances et moins aux sonorités abruptes et colossales, le morceau éponyme mis à part.

C’est justement en douceur avec le couple « Cloud Of Forgetting »/« Cloud Of Unknowing » que s’introduit l’album. Véritables blocs de durées, ces deux chansons enivrent son auditeur en s’étirant à l’excès. Michael Gira les a conçues comme des prières (au ciel, au monde, à l’amour) et on ressent en effet une dimension spirituelle que Swans n’avait encore jamais atteint. Le chant est à la fois plaintif, lancinant, crié, comme s’il s’agissait d’un pasteur fou en plein sermon halluciné. « Take us ! », « Save us ! », « Ave ! »… Lorsque les instruments s’emballent on comprend que le seul Dieu présent est musique, et c’est elle qui vient nous prendre, nous sauver. Commencer The Glowing Man avec deux chansons aussi exigeantes mais captivantes est évidemment risqué mais Swans maitrise son sujet. Surtout, les musiciens évitent la redite. Si Cloud Of Forgetting peut paraître être une entrée en matière un peu longue, elle rebondit aussitôt sur un Cloud Of Unknowing hautement cinématographique composé de plusieurs mouvements musicaux qui étendent son spectre d’émotions. Des premières stridences du violon à un Drone lourd et pachydermique (faisant passer le dernier album de Godspeed You! Black Emperor pour un vulgaire brouillon), pour continuer sur un maelström de percussions, de cordes qui explosent, implosent, restent en retenue selon les paroles de Gira. Enfin, Swans nous achève sur une partie plus jazzy, voire Post-Rock, très aérienne qui fait osciller le climat entre angoisse et plénitude. Difficile de savoir où donner de la tête, il faut se laisser guider par les sons qui deviennent des images de court-métrages mentaux dans nos esprits contaminés.

Voir Swans faire du (Post-) Jazz en 2016 est réjouissant. Car au-delà de l’amour de Michael Gira pour On The Corner de Miles Davis, il y a toujours eu cette connexion entre la musique du groupe et le genre phare de la culture afro-américaine : la répétition, la transcendance, etc. The World Looks Red/The World Looks Black semble s’inscrire pleinement dans le style avec son jeu de batterie subtil, les cuivres qui font leur apparition dans la seconde partie, ainsi que les choeurs. Drôle de deuxième vie pour cette « reprise » du titre de Confusion Is Sex de Sonic Youth – en vérité les paroles avaient été écrites par Gira pour la bande à Thurston Moore. Plus rien de Punk ou No-Wave ici, mais plutôt un titre à la fois diabolique, joueur, réjouissant et dansant. Swans continue à surprendre et on a envie de suivre le « Sleeper Man » du morceau.

Swans poursuit sa renaissance à travers la musique « noire », et renoue avec le blues de Just A Little Boy (For Chester Burnett avec l’énigmatique Frankie M.. Mais on n’aime pas se simplifier la tâche chez les cygnes. Ils ouvrent le titre avec 10 minutes de trouble musical, où l’on peut entendre une voix féminine, des vagues éthérées de sons quasi divins, une montée en puissance cacophonique, avant de trouver un rythme qui finira par retomber pour enfin commencer véritablement la chanson. Si certains trouveront le procédé vain, on pourra néanmoins s’extasier devant la manière dont le groupe sait créer une ambiance inouïe. On pourrait surtout s’émerveiller devant le fait que tout ce qui s’est joué pendant cette première dizaine de minutes n’est peut être qu’une pré-lecture du morceau. On retrouvera en effet la même voix féminine, le même rythme ténu, la même décontraction sonique à la fin. Néanmoins, le plus époustouflant reste la façon dont la chanson se met en place et se transforme presque en un tube Pop et bluesy avec ce Frankie M. répété à l’infini sur un riff au départ inoffensif mais qui se met vite à hanter l’auditeur. La bande montre qu’elle sait composer de la musique plus accessible et c’est justement ce qu’on ressentira à l’écoute des trois perles Folk qui composent le reste de l’album en plus du morceau éponyme.

People Like Us, When Will I Return et Finally Peace ravivent le passé folk de Swans (White Light From The Mouth Of Infinity, Love Of Life) et les interlude solo d’Angels Of Light de Michael Gira. En évacuant toute la tension électrique étouffante des autres morceaux gargantuesques, le groupe semble trouver avec ceux-ci une accalmie, une paix intérieure qui accentue l’esprit « fin d’une aventure ». Il en va de même pour When Will I Return, titre chanté par Jennifer Gira dans lequel elle révèle le viol dont elle a été victime. Elle semble se livrer à une catharsis pour en finir avec ses souvenirs horribles. Tandis que Finally Peace, le meilleur des trois, amène paradoxalement une atmosphère festive, entièrement positive, dénuée de toute la noirceur qui a toujours envahit l’oeuvre de Swans. On le comprend, c’est la fin du tunnel, et Swans nous baigne dans une lumière inattendue mais salvatrice. Le groupe peut désormais renaître.

Mais avant de tourner définitivement la page, il faudrait s’intéresser à l’un des plus grands titres de l’histoire du groupe, « The Glowing Man » qui lui s’inscrit pleinement dans la dynamique épique de The Seer et To Be Kind. La réutilisation du morceau Bring The Sun en ouverture mais dans une version ré-instrumentalisée va dans ce sens. The Glowing Man n’est que tension permanente, agression séduisante, où la violence du son vient littéralement pénétrer le spectateur, son corps et son âme. Avec son tempo endiablé, on sent clairement l’inspiration de Can mais aussi du Rock en général, même d’avantage que dans la géniale Oxygen. Avec cette histoire macabre du démon qui sommeille en son leader, le dénommé Joseph, Swans livre une expérience à la fois psychédélique et cauchemardesque. Bring The Sun est jouée encore plus fort mais le second segment de The Glowing Man va plus loin dans la puissance. Ici se dévoile l’apothéose de la trilogie, un titre qui renferme toutes les expérimentations faites précédemment pour aboutir au Rock le plus primitif et essentiel que l’on ait entendu depuis des années. Swans ne pouvait pas s’en aller sans léguer un chef d’oeuvre. Avec The Glowing Man on a mieux, une claque intemporelle. Désormais plus qu’une chose compte : le nouvel album de Swans, vite !

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Note: ★★★★½