Mon garçon

MON_GARCON

Avec Mon garçon, Christian Carion adopte le parti-pris filmique d’une œuvre ultra-réaliste, fulgurante et urgente. Le film a été tourné en l’espace de six jours, sur la base d’un scénario des plus maigres et accompagné d’un acteur (Guillaume Canet) totalement ignorant de la finalité de l’intrigue et dépourvu de texte concret, pour une visée plus réaliste. Le film calque ainsi sa feuille de route artistique sur des œuvres telles que Victoria (Sebastian Schipper, 2015), première source d’inspiration revendiquée par le réalisateur, ou encore sur des polars et des thrillers nordiques tels que ceux de la saga Millenium (Niels Arden Oplev). Mais le résultat n’est qu’une forme incomplète et laisse plus qu’apparentes les traces de crayon.

Tout est dévolu à la fois à la performance d’acteur et de réalisation. On flaire le désir égotique masqué derrière les intentions : servir avant tout l’ethos médiatique et cinématographique de Canet, afin de déconstruire son image et de lui faire livrer coûte que coûte un jeu mature et animal, dans la suite logique de sa dernière réalisation, Rock’n’Roll (2017). Le personnage qu’incarne Guillaume Canet, Julien Perrin, le père de l’enfant disparu, est lâché dans une totale vacuité artistique, scénaristique et actorielle. On sent à chaque instant la fausseté du dispositif, le côté brinquebalant de l’expérience cinématographique, d’autant plus qu’un fort contraste de jeu est établi entre les personnages secondaires dont celui de Mélanie Laurent, plongés dans une toute autre direction d’acteurs. Compte tenu de l’urgence de la réalisation, chaque plan – voulant avoir à la fois une valeur dramatique et glaciale de polar ainsi qu’un aspect dépouillé et réaliste – ne témoigne de rien d’autre que du spectacle de déchaînement des émotions factices, comme si l’on voulait à tout prix nous placer face à l’épiphanie « évidente » d’un jeu cru, authentique, et qui se suffirait à lui seul. Guillaume Canet se révèle tour à tour étonnant et décevant, pêchant lamentablement lors des scènes hargneuses et de confrontation à l’autre, hors de sa solitude, indiquant ostensiblement le décalage dans la mise en scène.

Malgré tout, sa verve, sa brutalité et son jeu vacillant servent correctement la dramaturgie et la tension du film dès l’ouverture. On s’étonne de voir à travers ses bégaiements, hurlements et oscillations d’intonation un personnage de père vengeur novateur, original et un tant soit peu réaliste. De même, toute la traque obéit à un intelligent jeu de hasard et d’alternatives. Certaines décisions, prises directement sur le terrain par l’acteur lors de la captation, permettent au film de dévier des sentiers battus du polar et du thriller, bien que souvent aux dépens de la cohérence et de la vraisemblance du tout. On sent palpiter-là le désir ardant de caresser les plus grandes œuvres de ce genre sans que ne soient gommés les erreurs les plus symptomatiques et décriées du cinéma français « cliché ». Pleurs sans larme, cris égosillant, violence injustifiée, dramaturgie poussée et faiblesse d’écriture : quand la sobriété et le réalisme se voulaient porter à l’écran les palpitations viscérales de la vengeance, de la paranoïa et de l’amour au-delà de toute morale qui entraîne le personnage hors de lui-même, tout semble au final boursouflé. La piste de lecture du rapport au souvenir (avec de nombreux inserts de séquences intimes et familiales) et du détachement, de l’égoïsme inhérent au paradigme actuel qui plonge les cellules sociétales diverses dans des microcosmes murées par le travail et sa rentabilité, la technologie et la solitude, n’est même pas soulevée, si ce n’est que pour prétexter cette inutile traque braillarde et brouillonne à travers la neige. Pour explorer ces pistes avortées, mieux vaut se tourner vers des œuvres telles que Faute d’Amour d’Andrei Zvyagintsev, en Compétition au Festival de Cannes, qui universalisa le fait divers de la recherche d’un enfant pour faire de cette perte et de cette traque, celle d’une humanité émaillée par la solitude contemporaine.

On ne suit, au final, que les traces de pas d’un vieux loup solitaire dans la neige, distancié de nous dans l’immense étendue de vide. Et, démunis d’attributs nous permettant d’affronter la froideur vaine de ces contrées escarpées, nous ne pouvons le suivre jusqu’à la hauteur escomptée.

Note: ★★½☆☆

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