Déboulant début 2000 sur les ruines encore fumantes du rap hexagonal, ce qui a été dénommé electro-Hip-Hop, voire rap alternatif est venu bousculer les codes trop convenus et une certaine forme d’intolérance propre au milieu de ce courant musical.

Essentiellement centré sur Paris et sa grande couronne, ne se parant pas du masque de grand bandit nécessaire à tout accessit pour une street credibility, trois entités retiendront l’attention du public et de la presse spécialisée.

Les frères banlieusards de La Caution (représentant Noisy Le S.E.C.), fer de lance du passage d’un rap tradi & auto-produit vers des compositions plus expérimentales ou électro.

Les parisiens de TTC (signés chez Big Dada, filière hiphop de Ninja Tune)

Et enfin Fuzati, figure émérite et représentant du Klub des Loosers, initialement signé chez Record Makers et dont on fit un procès en légitimité du fait d’avoir eu le malheur de naître sous le signe du V.

À Toulouse, à une semaine d’intervalle se sont produit deux des enfants illégitimes de ce courant post hip hop.

L’heure n’est ici pas au clash, nous laisserons ça à ceux qui n’ont toujours pas réussi à dépasser les moqueries traumatiques faisant suite à une session douche collective après un cours d’EPS…  Nous tenterons simplement, à travers leurs lyrics, leur production sonore et leur public de faire se croiser deux trajectoires parallèles : deux sets, une même salle, Roméo Elvis X Lomepal.

Les lumières s’éteignent, descente en rappel afin de pouvoir atterrir sur scène.

J’me rappelle quand j’avais dix-sept c’était ksar
J’croyais encore qu’j’allais finir photographe
Et j’avais aucun style à part une paire de Vans
À l’école, on fumait trop le chocolat
Et j’étais vraiment nul et j’pensais qu’j’étais cool
Parce que j’avais un Zippo et un iTouch
Et j’avais pas encore vraiment connu de teuchs
Mais j’avais du vraiment mauvais teuch entre les couilles

Assez hallucinant de voir et d’entendre – dès que Romeo Elvis entame son set avec Chocolat  – des milliers de fans, la plupart autour de la vingtaine mais également des enfants de 10-12 ans accompagnés de papa-maman, des fans avec masque à l’effigie de l’artiste, des minettes pré pubère, des afficionados d’e-sport, reprendre ses textes.

Roméo Elvis a sur scène un charisme dingue, sait comment dialoguer avec son public pour que celui-ci bouge en rythme plutôt que de frénétiquement dégainer son téléphone portable. Sa musique est portée par des beats puissants mais sait aussi se faire organique. Il y a là du groove, parfois des éléments venus du jazz ou du funk. Lorsque pour Drôle de question il empoigne une guitare, on se dit qu’on adorerait le voir jouer avec un vrai groupe mais ça, ce sera pour plus tard dans la soirée.

Les lumières s’éteignent, un solo de batterie vient étouffer les cris des fans en transe, chaque coup de grosse caisse s’accompagne d’un puissant flash lumineux.

Lomepal apparait agenouillé sur scène.

Holiday, holiday, j’ai toujours aimé ma folie
Aujourd’hui, cette putain d’folie paye
Toujours plus de dollars, toujours pas de parapluie
J’ai des bêtises à faire et c’est pas gratuit
Hmm ma cousin, c’est qui ces gens en costard?
Y a un gros chèque sur une grosse table
On leur a dit qu’j’étais une popstar
Ils veulent me signer comme une pute de popstar

Le Zénith, en configuration de 9000 places, reprend en cœur les lyrics de 200 ; étrange sensation de constater que cette salle de concert est un portail inter dimensionnel, les fans sont les mêmes que pour le set de Roméo Elvis de la semaine dernière ; on remarquera néanmoins une pilosité plus prononcé, une hystérie plus maîtrisé bref un peu plus de maturité

Lucy prend la suite et Yacine rentre sur scène pour poser un couplet et assurer les backups ; l’instru est lourde et les 2 Mc(s) se toisent et s’interpellent en naviguant en mode véner tout le long de la scène.

Cerveau saturé comme un train dès qu’y’a un peu d’grèves
Pas d’pauses, même si les pneus crèvent
On papote, on verra c’que nos erreurs créent
Bad boys ne connaissent pas les regrets
Génération ballin’, perdre tout sur un all-in

Néo-étudiant ou jeunes adultes se retrouvent dans ce miroir d’une justesse terrible que leur tend Antoine, entre constat froid d’un avenir plombé et désirs de vie, de sexe et de folie.

Avec Roméo Elvis, même si on peut faire un rapprochement dans les thèmes des lyrics, Bruxelles prend des airs de fête, tendance soirées projet X .

Une des signatures du Belge, c’est sa voix grave, puissante, mais son flow renvoie plutôt à une certaine coolitude west coast, un peu à la Snoop Dog. Une coolitude que l’on retrouve quand il doit défendre un track à base de featuring ou une cover.

Au moment d’envoyer Tout Oublier, au regard de l’absence de sa (petite) sœur, il fait monter sur scène pour poser un couplet une petite meuf de l’assistance, déguisée en crocodile. Le lien avec le public se veut direct, proche, sans intermédiaire; la scène comme une communion.

Lomepal a aiguisé ses lyrics et son flow sur des petites scènes avant de s’offrir un Zénith. Nous avions pu remarquer quelques une de ses prestations scéniques il y a déjà quelques années lorsque « feue» La Dynamo était une place puissante de la scène rap toulousaine. Dès lors, passant dans la cour des grands, il sait se saisir des moyens techniques mis en place afin de pouvoir jouer des titres à base de featuring. Ce sont donc, dans une mise en scène de bonne facture, les hologrammes de JeanJass & Caballero (MC’s Belge ayant également collaborés avec Romeo Elvis, une « Francophone connexion » en quelque sorte) qui accompagneront Lomepal sur X-Men et Montfermeil.

Cette stratégie permettra à l’artiste de s’éclipser pour pouvoir poser des titres dans un ambiance plus acoustique, d’abord en gradin puis de retour sur scène après être parvenu, non sans mal, à fendre la foule.

C’est donc accompagné d’un combo guitare/basse/batterie/clavier que Lomepal va pouvoir se laisser aller à une mise en abîme avec des textes plus personnels, plus intimes.

Ma tête bug
Ça changera pas
Plus j’y pense plus j’ai peur d’accord mais ça changera pas
Mon cœur s’est séparé comme mes parents le jour où ils ont fait chambre à part
Je peux pas te laisser tout gâcher
Maintenant que tu remplaces mes cachets

Le vrai moi

Le flow est puissant et fluide, la métrique maîtrisée ; le groupe permettant de venir souligner, appuyer la puissance des textes.

Nouveau paradoxe temporel car on assiste également chez Roméo Elvis à ces sessions acoustiques à base d’ego trip tendance psychanalytique ou à vertu cathartique, que ce soit pour parler d’expériences vécues sur le fond : de prise d’opiacés, de fêtes débridées, d’amours déçues, d’acouphène, d’ennui ou de problèmes psy.

La tromperie m’obsède, c’est parce que j’étais mauvaise avant
J’ai tout mis au procès, c’est bon c’est passé
J’ai oublié les proverbes que m’a dits maman, aujourd’hui j’ai plus confiance en personne
Nan j’ai l’impression qu’il me trompe, l’impression qu’il baise
L’impression qu’il fait c’que j’faisais avec mon ex
L’impression qu’il m’aime moins que tout c’que j’donne
Et ces douleurs folles glissent avec mon être dans la

Parano, parano, parano, parano, parano, parano, parano

Parano

On pourra trouver les textes crus par moment; ils sont surtout simples, directs et permettront, au regard des thèmes abordés d‘emporter l’adhésion de la salle car tout un chacun pourra s’y retrouver.

Au-delà de cette capacité qu’ont à la fois Roméo Elvis et Lomepal à tenir une salle de 9000 places pendant un set d’1h30, on retiendra surtout que derrière le Mic se cachent 2 batards sensibles. Le risque étant, quand arrive de plein fouet une extrême notoriété, de voir son cerveau retourné.

À l’heure où Antoine clame haut et fort qu’une pause de notoriété s’impose, Malaise : prend tout son sens.

Je sais plus si je veux renaître ou juste être une star
J’me suis perdu comme les lettres de Stan (aïe)
Un jour, elle m’a dit qu’elle souffrait, qu’c’était terrible dans sa tête
Mais ce jour là, je l’ai pas écouté, j’avais des rimes dans la tête
Je parle trop souvent de ma musique, ça a peut-être un peu empiété
Je lui ai dit qu’elle était pas unique, ce soir elle dort avec sa fierté

Pour le Belge, le set se terminera comme il a commencé, par un joyeux del-bor sur scène, en mode fête sauvage, l’ensemble de l’équipe débarquant en trottinette ou en mini-moto afin de permettre au public de déclamer que

Bruxelles est la capitale d’un pays qui va mal
C’est ce qu’ils veulent nous faire croire à travers ces foutus journaux
Ils disent qu’on a lâché l’affaire et qu’on va partir
On a quand même réussi à rassembler tout un troupeau

Lomepal opère, en guise de rappel, une dernière rupture temporelle en posant 1000°, ce titre qui a également était joué par Roméo Elvis une semaine avant dans une alternative réalité.  Featuring, francophone connexion, la boucle est bouclée.

Pas vraiment car reste une ultime question : est-ce que c’est vraiment du rap ?

Pour y répondre, il eut été de bon ton d’aller laisser traîner ses Air Max du côté du Metronum. Entre ces deux dates se produisaient Furax Barbarossa, Sendo et 10Vers AKA La Bastard Prod dans une salle sold out et chauffée à blanc. Du Hip Hop Old school, du rap de proximité engagé qui permettra, là aussi de mettre en avant cette fameuse « Francophone Connexion » avec la présence sur scène de L’HEXALER ou de SCYLLA pour ne citer qu’eux.

Au petit jeux des lyrics, cette suite de rimes polysyllabiques complexes

Petit roux deviendra bientôt Horace Grant
Il y a peu de lumière sur la route, l’ombre y est bien trop vorace, grands, gros
Des rêves ça part en sucette
La vie des confettis de loin dès qu’on fait tilt
On sert les poings, ce qu’on s’est dit : le moins dégonflé tire
C’est sous la crise ou la lère-co qu’on nettoie le sang de vos lèvres
J’suis l’bisou d’Zizou à Marco quand l’étoile s’envolait
Lutte, des fois c’est noir, de suite ton vice te bute, te perd
Luke, écoute ma voix c’est moi « Je suis ton fils de pute de père

permettra de simplement venir confirmer que quand les chiens (à trois pattes) aboient, la caravane du rap français trépassent.

Alors Roméo Elvis et Lomepal, c’est vraiment du Rap ? Non c’est de la Hype-Pop et c’est plutôt pas mal.